Les déclarations menaçantes d’Ilham Aliev, le 2 octobre, à l’occasion du 8e congrès du parti « Nouvel Azerbaïdjan », confirment, si besoin était, les risques qui continuent de peser sur l’Arménie. Visiblement, le maître de Bakou a pris le mors aux dents. Même s’il l’on ne devrait, selon lui, la « non-érection » d’un « troisième arc de la victoire azerbaïdjanais » au centre d’Erevan, qu’à son self-control, sa « capacité » à « maitriser ses émotions » (dixit)…
Cette arrogance triomphaliste, caractéristique du régime, s’explique en l’occurence aussi par le peu de résistance rencontrée. Du côté du pouvoir arménien d’abord, enfermé dans une posture défensive et persuadé que chaque concession permettra d’en éviter une nouvelle. Du côté des grandes puissances ensuite, qui ont assisté sans intervenir au nettoyage ethnique de l’Artsakh.
Un territoire abandonné par la Russie, certes, mais aussi par les États-Unis, l’Europe et même la France, malgré la promesse d’Emmanuel Macron, le 13 octobre 2022 sur France 2, de ne « jamais lâcher les Arméniens ».
Trois ans après l’exode forcé de sa population, tout semble pourtant être rentré dans l’ordre. Plus personne, ou presque, ne parle de l’Artsakh. Moscou s’abrite derrière la reconnaissance par Erevan de la souveraineté azerbaïdjanaise sur le territoire. Pendant ce temps, l’ambassadrice américaine à Bakou danse à Stepanakert au milieu des fantômes de ses habitants arméniens « chassés comme des chiens », tandis que la représentante de la France, participant à la même visite guidée, s’émerveille de « l’ampleur des travaux de reconstruction » et dit avoir hâte « d’en savoir plus et de découvrir d’autres lieux ».
Face à une telle débâcle diplomatique doublée d’une rare déconfiture morale, Aliev aurait tort, de son point de vue, de ne pas pavoiser.
En Europe, vers laquelle Erevan se tourne pour compenser la détérioration organisée de sa relation avec Moscou, la France annonce vouloir développer ses rapports avec Bakou, tandis que l’Allemagne et l’Italie approfondissent leurs relations économiques et énergétiques avec l’Azerbaïdjan. Aux États-Unis, Donald Trump ne trouve pas quant à lui de mots assez chaleureux pour « féliciter » Aliev et le « merveilleux peuple azerbaïdjanais », dans le sillage du partenariat stratégique conclu entre Washington et Bakou le 2 février 2026.
Dans ces conditions, l’avertissement lancé le 2 octobre par Christian Solidarity International mérite d’être entendu : « la politique d’apaisement que la communauté internationale continue de mener à l’égard de l’Azerbaïdjan menace la survie même de la République d’Arménie. ».
Cette alerte invite à se poser les bonnes questions. Car pendant que les affaires reprennent, chacun, en Occident, pense d’abord à savoir comment désarrimer l’Arménie de la Russie tandis que du côté de Moscou on cherche avant tout à savoir comment la maintenir sous son aile « protectrice ». Mais qui parle de sanctions contre l’Azerbaïdjan ? Qui exige réellement la libération des prisonniers arméniens détenus à Bakou ? Qui demande l’application de l’ordonnance juridiquement contraignante de la Cour internationale de Justice du 17 novembre 2023, enjoignant à l’Azerbaïdjan de permettre aux personnes ayant quitté le Haut-Karabakh après le 19 septembre de revenir « en toute sécurité, librement et rapidement » ?
Personne, ou presque.
Il ne faut donc pas s’étonner que l’extrême modération du gouvernement arménien, loin d’entraîner une quelconque réciprocité de Bakou, semble au contraire conforter Aliev dans sa surenchère. Avec une nouvelle exigence en réponse à chaque concession, une nouvelle provocation face à chaque geste d’apaisement. Jusqu’où ?
Conscientes du danger, vingt-cinq personnalités politiques françaises de tous bords ont signé, à l’initiative du CCAF, une tribune rappelant une évidence que la realpolitik tend à faire oublier : « Dans le Caucase comme ailleurs, la paix que nous appelons de tous nos vœux ne peut être durable si elle se construit au prix de l’arbitraire, de l’humiliation et de l’oubli. Il n’y a pas de paix véritable sans justice, sans liberté et sans dignité. »
Dans ce cadre, la France, fortement engagée aux côtés de l’Arménie, notamment dans le domaine de la défense, dispose encore d’une capacité de dissuasion politique et diplomatique. Elle pourrait contribuer davantage à contenir les pressions exercées sur Erevan. Encore faudrait-il ne pas se tromper de cible.
Car à force de considérer le Caucase presque exclusivement à travers le prisme de l’affrontement avec Moscou, Paris risque de perdre de vue que ce ne sont pas les chars russes qui ont chassé les Arméniens de l’Artsakh en septembre 2023. Ni les dirigeants russes qui menacent aujourd’hui d’ériger un « arc de la victoire » au centre d’ Erevan.
La Russie, certainement plus que d’autres du fait de sa présence sur le terrain, a certes failli à ses obligations envers l’Arménie, notamment au moment du blocus. Elle porte en conséquence une responsabilité dans l’abandon de l’Artsakh. Mais la menace militaire directe, elle, a un nom : l’Azerbaïdjan d’Ilham Aliev. Et derrière lui, l’axe Ankara-Bakou.
C’est d’abord là qu’il faut regarder. Et c’est là, surtout, qu’il faut savoir agir et se faire respecter. En s’en donnant vraiment les moyens, comme on sait le faire par ailleurs…
Ara Toranian
