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(Pendant 7 jours)

La bonne distance, par Ara Toranian

C’est un fait : l’Europe et les États-Unis sont en guerre par procuration, via l’Ukraine, contre la Russie. On ne reviendra pas ici sur la genèse historique de ce conflit. Tel n’est pas l’objet de cette tribune. Il s’agit plutôt de s’interroger sur les tentatives, dans ce contexte, d’exacerber systématiquement les contradictions entre la Russie et l’Arménie, et sur les manipulations que cette entreprise génère dans les discours comme dans les faits.

Il a ainsi été très frappant d’entendre le président de la République française dénoncer avec virulence « la Russie » dans ses différentes prises de parole lors de sa visite à Erevan, à l’occasion du sommet de la Communauté politique européenne. On aura bien compris qu’Emmanuel Macron soit choqué par les mesures de restriction prises par Moscou sur les importations arméniennes, qu’il dénonce son attitude lors de la guerre des 44 jours, ses ingérences dans les législatives du 7 juin et qu’il salue « le choix de l’Arménie de se tourner vers l’Europe ». Mais comment ne pas noter, sans aucun esprit de politique politicienne franco-française, qu’à ce stade, l’Europe n’est pas en mesure de compenser les dommages économiques créés par les tensions avec Moscou ; que si le Parlement de Strasbourg a reconnu les droits de l’Artsakh, l’exécutif bruxellois les a toujours niés ; que la France ne s’est jamais prononcée pour une intégration de l’Arménie dans l’UE ; et qu’en matière d’ingérence, le sommet européen tenu à Erevan à un mois des élections avait une tout autre dimension et une tout autre efficacité que les quelques fake news répandues sur le Net par des officines liées au Kremlin.

Faire ce constat ne revient en rien à dédouaner la Russie, et encore moins à approuver ses mesures de rétorsion. Il s’agit tout simplement de tenter de s’extraire un instant de la doxa propagandiste pour remettre quelques pendules à l’heure en ce qui concerne la situation spécifique de l’Arménie face à la hiérarchie des pressions.

Dans ce registre, on ne peut qu’être surpris par l’occultation systématique de la menace panturque dans le discours occidental actuel sur le pays. Envolée, disparue, volatilisée ! À travers le prisme américano-européen, l’Arménie n’a plus qu’un problème : le « danger russe ». Ainsi, lors de sa visite à Erevan, Macron n’a pas cité une seule fois Ankara. Pas même dans son tweet après son recueillement à Tsitsernakaberd. Et s’il a nommé l’Azerbaïdjan, ce n’a été que pour le saluer en même temps que l’Arménie, au nom du processus de paix – lequel ne fait que ratifier le fait accompli par la violence. Pas un mot pour dénoncer les pressions de Bakou, le nettoyage ethnique de 2023 et le droit des victimes. Tout cela appartient désormais au passé. Y compris la question des otages arméniens, dont le président a tout de même dit qu’il allait en parler à Aliev. Il est vrai que la France a son propre prisonnier en Azerbaïdjan, en la personne de Martin Ryan…

Dans la vie, et plus particulièrement encore dans le domaine de la diplomatie, il faut toujours essayer de se mettre à la place de l’autre. Sur le sujet des otages, comment s’étonner que l’Élysée ait ses priorités? De la même manière, comment être surpris des réactions de Moscou à l’attitude hostile d’Erevan à son endroit depuis 2018 ? De son point de vue, l’Arménie ne cesse depuis 6 ans de multiplier les provocations au motif de vouloir voler de ses propres ailes.… A été en particulier perçu comme un défi le vote du Parlement demandant son adhésion à l’Union européenne (26 mars 2025), alors même qu’au sein de celle-ci personne n’y est favorable, pas même la France. Faut-il, dès lors, s’ébaubir que la Russie la somme de choisir entre l’UEE et l’UE ? Et vite ! Arthur Khachatrian, député de l’opposition, a résumé la situation en ces termes imagés : « C’est comme si un homme rentrait chez lui et disait à sa femme : “Tu sais, je voudrais emménager avec ma voisine, mais comme elle ne m’a pas encore dit oui, ça te dérangerait de continuer à me nourrir et à me laisser vivre avec toi ?” »

Alors certes, il est légitime pour l’Arménie de profiter de toutes les opportunités qu’aurait interdites un régime oligarchique et corrompu ou une trop grande proximité avec Moscou. Firebird ou Nvidia n’auraient sans doute pas investi dans le pays dans ces conditions (voir p.16)). Toute la question pour Erevan est de savoir quelle est la bonne distance à tenir pour s’affranchir d’une allégeance sans verser dans une autre, ni sombrer dans un conflit. Celà vaut aussi pour d’autres sujets cruciaux : ainsi, de même qu’il n’y a pas de déshonneur à prendre acte d’une défaite militaire face à un adversaire mieux armé, plus riche et plus nombreux que soi, il serait en revanche indigne d’abandonner ses prisonniers, de faire fi des droits des populations reconnus par la CIJ, de réviser l’histoire, etc.

La paix – que tout le monde souhaite – passe par le dialogue et le respect mutuel, non par l’humiliation. Elle suppose également de ménager les alliances traditionnelles tout en en agrégeant d’autres pour tenir à «bonne distance» la seule menace qui ne se soit jamais vraiment éloignée : celle du panturquisme.

Ara Toranian
(article paru dans NAM 342 – septembre 2026)

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