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Réintégrer les intérêts stratégiques, par Ara Toranian

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©armenews.com

Les géopoliticiens l’appellent « profondeur stratégique ». En substance il s’agit de la marge de sécurité dont jouit un État pour faire face aux menaces. Cette marge peut être créée par la puissance militaire, l’espace géographique, les alliances, ou une combinaison de ces facteurs. Plus cette profondeur est importante, plus un État dispose de temps, de ressources et de flexibilité pour résister à une crise ou à une agression. Il va sans dire qu’un pays enclavé comme l’Arménie, venant de perdre avec la chute de l’Artsakh son unique bouclier, dont la superficie est réduite ( 29800 km2), et dont la capitale se situe à une trentaine de kilomètres de la plus militarisée et hostile de ses frontières (la Turquie), ne possède pas les meilleurs atouts dans ce domaine, du moins sous un angle géographique. Quant au point de vue historique, on sait de quoi il retourne avec notamment le génocide de 1915 dont ses voisins de l’Est et de l’Ouest se posent en continuateur.

Pour survivre, dans ce contexte, l’Arménie n’a pas l’embarras du choix. Eu égard à la modestie de ses capacités militaires, démographiques et économiques, très inférieures aux deux États qui la prennent en tenaille, elle ne peut compter que sur la protection d’un allié plus puissant, qui lui fera payer le prix de ce service, le plus souvent par une forme d’allégeance. C’est la loi du genre. Cette configuration, l’Europe la connait bien qui mise jusqu’à aujourd’hui sur le parapluie américain pour garantir sa défense, face notamment au « danger » russe. Idem pour Israël, dont les besoins en la matière sont largement pourvus par l’aide américaine.

En ce qui concerne l’Arménie, la hiérarchie des menaces, liée pour l’essentiel aux visées du panturquisme, l’a conduite très vite à proroger son système d’alliance avec la Russie, après la chute de l’URSS. Nécessité faisait loi. Et ce, contrairement aux pays baltes, qui s’étaient naturellement rapprochés de l’Occident. Sachant que pour eux, depuis l’annexion par Staline et les drames subséquents, le « Turc » c’est le « Russe », en matière de risque d’invasion, toutes choses étant égales par ailleurs.

Même s’il a eu des conséquences négatives sur l’Etat de droit (corruption-oligarchie), ce choix des régimes précédents en faveur de Moscou, a du moins rempli son office sur le plan de l’intégrité territoriale. L’Arménie a eu certes à subir un nombre considérable de violations du cessez-le-feu par l’Azerbaïdjan, entre 1994 et 2016, qui se sont traduites par des centaines de morts. Mais la ligne de front a tenu. Et Poutine a sifflé la fin des hostilités au bout de 4 jours, quand l’Azerbaïdjan s’est lancé dans une offensive militaire contre l’Artsakh en avril 2016.

Dans ces conditions, la question se pose de savoir, pour quelles raisons le régime Pachinian ne s’est-il pas contenté, comme il s’y était engagé lors de la Révolution de Velours, de mettre le pays sur des rails démocratiques en interne, et s’est-il au contraire échiné depuis à saper les liens avec son allié stratégique, comme pour complaire à l’occident ?

La lutte contre la corruption (qui n’a pas fait des miracles depuis) passait-elle obligatoirement par ce risque sécuritaire que l’Arménie a payé au prix fort lors de la guerre des 44 jours, en 2020 ? Pourquoi avoir voulu imposer absolument ce changement de cap stratégique, ressenti comme une trahison à Moscou et qui est en train de transformer l’Arménie en un terrain de jeu pour les grandes puissances ?

Pourquoi ces provocations multiples à l’égard de l’un de ses rares protecteurs (selon le mot de Gérard Chaliand), qui ont commencé avec le limogeage en 2018 de Youri Khatchadourov, le représentant de l’Arménie à l’OTSC et celui d’Edouard Nalbandian, ministre des Affaires étrangères, deux hauts responsables bénéficiant de la confiance de Moscou ?

Avec le recul, et bien que Pachinian s’en défendit au début : la révolution de velours apparait bien aujourd’hui pour ce qu’elle était : un Maïdan arménien. C’est à dire une révolution de couleur, anti-russe, fomentée de longue main par les Etats-Unis. Au-delà de ses objectifs démocratiques proclamés -bien légitimes-, son but géopolitique était évident : fragiliser les marches méridionales de l’Empire, enfoncer un coin dans la domination russe au sud-caucase, réputé inexpugnable. Un enjeu majeur, à la frontière avec l’Iran, qui valait bien quelques petits sacrifices. C’est naturellement l’Arménie qui en a payé le prix, quantité négligeable par rapport à la Turquie, pilier de l’OTAN et à son frère azerbaïdjanais, allié d’Israël, riche d’un haut potentiel stratégique (face à Téhéran) et énergétique.

Il était clair dès le début, et nous l’avions signalé dans ces mêmes colonnes, que Pachinian était soutenu par les Etats-Unis, dont nombre d’ONG ont mené un travail de pénétration en Arménie depuis 1991. Il a donc privilégié comme il se doit leurs intérêts et persévère en ce sens jusqu’à aujourd’hui, avec la route Trump qui va assurer une continuité terrestre entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, via l’Arménie, tout en laissant planer un soupçon d’incertitude sur l’avenir de la frontière nord de l’Iran.

Au-delà des déclarations de bonnes intentions, personne n’est en effet dupe de la manœuvre qui se réalise en surfant sur les aspirations démocratiques, consuméristes et pacifistes d’une population arménienne en souffrance dans tous ces domaines depuis des lustres. Des aspirations légitimes, mais à courte vues, si ce basculement devait se traduire, comme cela en prend le chemin, par la mise en place d’une hégémonie turcique dans la région, dont le poids commence déjà à se faire sentir dans le cœur politique d’Erevan.

Or, ni la dictature azerbaïdjanaise ni le potentat Erdoganien, ne veulent du bien aux Arméniens. Ils n’ont de surcroit, rien à envier au système Poutinien en matière d’autocratie, tant s’en faut, tout en bénéficiant de la traditionnelle indulgence européenne à leur endroit. OTAN oblige. Ainsi, n’a-t-il pas fallu attendre trois mois, après le sommet européen à Erevan début mai, organisé pour soutenir Pachinian (et non l’Arménie), pour que ces deux puissances principales de l’UE que sont l’Allemagne et l’Italie, passent sans vergogne aux choses sérieuses : l’ouverture de leur économie aux hydrocarbures azerbaïdjanais, venus se substituer aux russes, sanctionnés en raison de la guerre contre l’Ukraine. Et tant pis pour les droits de l’homme, quand bien même sont-ils invoqués en permanence contre Poutine. Dans cette nouvelle configuration, il n’est pas jusqu’à Pachinian qui ne bénéficie du double standard occidental réservé aux « Turcs » sur la dérive autoritaire de son régime, avec le silence de Bruxelles, mais aussi de Berlin, Rome et même… Paris. La boucle est bouclée.

Le plus surprenant, est que tout cela se fait avec l’assentiment de presque la moitié des électeurs arméniens, visiblement frappés d’amnésie, voire peut-être même nostalgiques du Sultan… On ne peut pas y croire. Mais comme l’écrivait Racine dans Britannicus : « Au joug depuis longtemps, ils se sont façonnés ; Ils adorent la main qui les tient enchaînés. »

Ara Toranian

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