Rarement, depuis la fin de la guerre froide, le monde arménien aura paru aussi fracturé. Objet principal de la pomme de discorde : Nikol Pachinian. Les pro et les anti. Une dualité que le Premier ministre, en bon homme politique, a intérêt à présenter comme un conflit entre lui, incarnation de la nouveauté et les anciens. Bien lui en prend, ces derniers souffrant d’un large déficit de popularité. N’est-ce d’ailleurs pas pour en finir avec eux qu’a eu lieu en 2018, la révolution de Velours ?
Les choses ne sont pourtant pas forcément à ce point manichéennes. Au pouvoir depuis huit ans, le chef du gouvernement commence lui aussi à représenter une figure du passé. Un passé récent, certes, mais déjà alourdi d’un passif : la perte du Karabakh dans les pires conditions, accompagnée de surcroît de propos et de postures humiliantes face à l’ennemi. Il serait toutefois réducteur d’imputer au seul Pachinian la défaite de 2020. Celle-ci résulte d’un enchevêtrement de facteurs dont les défaillances héritées des régimes précédents. Mais il serait tout aussi contestable de l’en exonérer.
Certaines décisions pèsent particulièrement lourd. Le refus d’un cessez-le-feu proposé par Moscou avant la chute de Chouchi reste une faute stratégique majeure. Plus encore, la gestion de l’après-guerre apparaît comme une succession de choix discutables. Affaiblie militairement, isolée diplomatiquement, l’Arménie pouvait difficilement se permettre d’accroître son éloignement d’avec la Russie, puissance régionale incontournable et, qu’on le veuille ou non, acteur clé de l’équilibre sécuritaire. De même, la reconnaissance implicite du Karabakh comme partie de l’Azerbaïdjan lors de la déclaration de Prague du 4 octobre 2022 constitue un tournant décisif – et, pour beaucoup, irréversible.
Cet acte, perçu comme une forme d’abandon sans contrepartie a d’ailleurs fait l’objet d’échanges acerbes lors de la rencontre entre Pachinian et Poutine au Kremlin, le 1er avril. Mis en cause sur ce point par le président russe, le Premier ministre arménien a rétorqué qu’il n’avait fait que rejoindre la position de la Russie. A ce « détail » près que l’Arménie était partie prenante du conflit, et non négociateur. En reconnaissant la souveraineté de Bakou sans poser explicitement la question du statut, des droits ou de la sécurité des Arméniens de l’enclave, elle a, de facto, clos un dossier qu’elle défendait depuis des décennies.
Dans le même temps, Ilham Aliev maintient un double discours : modéré et roué à l’extérieur, il exalte l’hypernationalisme à l’intérieur avec notamment le maintien en détention des otages. Cette duplicité renforce le sentiment d’un déséquilibre stratégique . Elle fragilise d’autant plus la doctrine développée par Pachinian pour justifier ses choix : celle d’une paix fondée sur le droit et la reconnaissance des frontières internationalement reconnues. Or, les évolutions récentes du contexte international ont rappelé les limites du droit en la matière. Trump n’a-t-il pas lui-même déclaré qu’il n’existait pas ?
Ce critère protège-t-il l’Iran et le Liban des attaques américaines ou israéliennes ? Les Américains, censés constituer une garantie de paix, dans le cadre de la « TRIPP » ont-il été en mesure de protéger les États du Golf contre les représailles de Téhéran ? Hélas non. Pas plus qu’au Viêt Nam, ils n’ont pu sauver le sud, en Syrie, leurs alliés kurdes, en Afghanistan les forces démocratiques, etc. Qui peut croire qu’ils feraient mieux dans le sud-Caucase sachant de surcroît que la Turquie, pilier de l’OTAN, est leur allié historique ? À moins, pour reprendre les mots d’Erdogan à l’égard du Karabakh, que l’Arménie cherche la sérénité à « l’ombre paisible du croissant »
Derrière la figure de Pachinian, c’est donc une orientation stratégique globale qui est en débat. Faut-il rompre avec un système d’alliances traditionnel dominé par des puissances autoritaires, au risque de se retrouver dans une zone d’incertitude aggravée ? Ou, à l’inverse, maintenir cet ancrage régional, malgré les défaillances constatées de partenaires comme la Russie, dont la passivité lors des crises récentes a entamé la crédibilité ?
La société arménienne semble aujourd’hui incapable de trancher rationnellement ces questions. Le débat s’est radicalisé, chaque camp campant sur ses certitudes sans parvenir à convaincre l’autre. Il en résulte un climat de tension et de lassitude, à la mesure de l’enjeu : rien de moins que l’avenir du pays dans un environnement géopolitique instable et souvent hostile. Dans ce contexte, une perspective demeure : celle du verdict démocratique. Les législatives du 7 juin offriront aux citoyens arméniens l’occasion de trancher, au moins provisoirement, ce débat fondamental. Elles ne mettront pas fin aux divergences, mais pourraient en atténuer la virulence en redonnant une légitimité à une ligne politique. Quelle que soit l’issue du scrutin, une évidence s’impose néanmoins : la diaspora, elle, ne pourra se permettre ni divisions stériles ni désengagement. Au-delà des choix partisans, elle devra continuer à soutenir l’essentiel -l’existence, la sécurité et la pérennité de l’État arménien. Un principe qui ne saurait souffrir ni relativisme ni querelle.
Ara Toranian
(Editorial paru dans NAM 339-Mai 2026)
