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(Pendant 7 jours)

Pas de paix sans libération des otages, par Ara Toranian

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©armenews.com

Il est des moments où la réalité se donne à voir avec une brutalité presque pédagogique. Les lourdes peines infligées aux otages à Bakou illustrent ce phénomène. Loin de relever d’une quelconque logique judiciaire — ces condamnations se présentent comme une signature. Celle du régime dictatorial d’Ilham Aliev. Derrière elles se retrouve en effet une méthode bien rodée. Les Arméniens d’Artsakh la connaissent bien pour l’avoir expérimenté sur leur peau. Elle s’articule autour de trois ressorts : le culte de la force, la politique du fait accompli et le double langage.

Le culte de la force, d’abord. Il ne s’agit pas ici d’un rapport de puissance classique entre États, mais d’un usage assumé de la domination. Depuis 2020, Bakou estime que la victoire lui confère un droit illimité. Le vainqueur dicte la norme. Le droit devient accessoire, la justice instrumentale. Juger des civils devant des tribunaux militaires, condamner à vingt ans de prison un homme qui n’a jamais porté les armes constituent l’expression d’un fanatisme d’autant plus brutal, qu’il ne rencontre aucune résistance ni ne suscite aucun émoi sur la scène internationale. Y compris du côté des autorités arméniennes, privées de capacité de rétorsion, dépourvues du moindre potentiel de dissuasion stratégique, et de surcroît elles-mêmes otages d’Aliev, leur avenir politique étant suspendu à la promesse de paix.

Vient ensuite la logique du fait accompli. Elle a été à l’œuvre lors des incursions sur le territoire souverain de la République d’Arménie, comme lors du blocus puis de l’épuration ethnique de l’Artsakh. Elle opère aujourd’hui par l’entremise d’une justice aux ordres. Les verdicts tombent, massifs, comme pour signifier que l’histoire est déjà écrite — et qu’il appartient aux vaincus de s’y plier.

Enfin, le double langage. À Bruxelles, à Washington, à Davos, le discours se pare des atours de la paix. On parle de normalisation, de développement économique régional. À Bakou, dans le même temps, le pouvoir exalte un récit de revanche : une route est présentée comme un corridor, l’Arménie est appelée « Azerbaïdjan occidentale », les prisonniers deviennent les trophées d’un triomphalisme échevelé. La comparaison faite par Aliev entre les dirigeants de l’Artsakh et les nazis visant en outre à criminaliser le vaincu, à le disqualifier moralement, dans un objectif assumé d’incitation à la haine.

Dans ce contexte, le sort des otages, emblématique de toute la question de l’Artsakh, et au-delà, du processus d’anéantissement de l’entité arménienne par les forces du panturquisme, devient aujourd’hui le cœur du problème. Leur maintien en détention apparaissant comme la continuation de la guerre par d’autres moyens. Dans un silence international assourdissant.

On recense, certes, quelques déclarations, le plus souvent françaises. Mais aucune pression réelle, aucune initiative structurante, aucune sanction à la hauteur des principes invoqués. Comme si la paix, érigée en objectif en soi, pouvait être préservée au prix de ses fondements.

Peut-il en effet y avoir de paix lorsque des hommes sont détenus en violation manifeste du droit ? Peut-on bâtir un avenir commun en lâchant ceux qui incarnent, aux yeux de leur peuple, l’engagement pour ses droits et pour une existence collective ?

Toute communauté se définit par la manière dont elle protège les siens. L’histoire, tragiquement, en fournit d’innombrables exemples. Ainsi l’abandon des prisonniers de guerre français après 1871, a profondément ébranlé la confiance nationale. À l’inverse, la priorité stratégique constante qu’Israël accorde à la libération de ses captifs ne cesse de consolider une culture de solidarité.

Un peuple qui accepterait que ses représentants soient traités de la sorte casserait le lien qui le constitue. Il saperait son estime de soi et la confiance en la nation. Sans le lien d’entraide, il n’est projet commun.

C’est pourquoi la libération des otages ne peut être reléguée au rang de variable d’ajustement dans un processus diplomatique. Elle en est la condition sine qua non.

Il ne s’agit pas de poser un préalable maximaliste, mais de rappeler une évidence : la paix n’est pas seulement l’absence de guerre. Elle suppose la reconnaissance mutuelle de la dignité. Maintenir en détention des dirigeants de la partie adverse revient à prolonger l’affrontement.

Reste une question, plus dérangeante encore.

Si les puissances occidentales, désormais engagées au premier plan dans la stabilisation du Caucase, se montrent aujourd’hui incapables d’obtenir la libération de ces hommes, quelle crédibilité accorder à leurs promesses de paix pour demain ? Quelle confiance un peuple peut-il placer dans un ordre international qui se révèle impuissant à faire respecter ses propres principes.

La réponse déterminera, pour une large part, la nature des événements à venir. Une paix de façade, imposée par le rapport de force et les intérêts impérialistes, ou une paix véritable, fondée sur la justice.

Sans la libération des otages, seul la première prévaudra. Et elle ne durera pas.

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