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Manipulations : Les paillettes et la poutre, par Ara Toranian

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©armenews.com

Le mois de campagne précédant les élections législatives du 7 juin en Arménie aura constitué un cas d’école de ce que peut être un champ de bataille idéologique à l’heure de la guerre hybride. Un laboratoire grandeur nature où se sont affrontées, sur fond de rivalité entre l’Est et l’Ouest, les techniques contemporaines de fabrication de l’opinion et de modelage du consentement.

Après avoir subi durant près de soixante-dix ans le rouleau compresseur uniforme de la propagande soviétique, l’Arménie est devenue, depuis 2018, le terrain d’expérimentation privilégié des méthodes d’influence concurrentes de Moscou et des capitales occidentales.

Côté russe, l’Arménie aurait été d’après Euronews la cible d’une opération pro-Kremlin baptisée « Matriochka ». Elle se serait traduite par la diffusion de « 340 vidéos truquées ». Leur contenus soutiendraient la thèse d’une guerre entre l’Arménie et la Russie en cas de victoires de Pachinian. Toujours selon Euronews, plus d’une douzaine de vidéos falsifiées mettraient en scène Pachinian et Emmanuel Macron. il est suggéré que ces derniers relaieraient « l’allégation mensongère selon laquelle un soutien français lors du scrutin aurait été conclu en échange du déclenchement, par l’Arménie, d’une guerre contre la Russie après une victoire. »* Sic.

Dans le même registre, l’agence Reuter affirmait le 29 mai que « la Russie tenterait d’influencer le vote en Arménie en y transportant clandestinement 100 000 électeurs ». Last but not least, le média d’investigation anti-Kremlin The Insider publiait le 20 mai une série de « documents » censés démontrer que plusieurs figures de l’opposition arménienne, dont le milliardaire Samvel Karapétyan, seraient des agents du FSB (successeur du KGB).

Toujours sur le pied de guerre, la haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Kaja Kallas, avait annoncé le 2 décembre 2025 une enveloppe de 15 millions d’euros pour Erevan destinée à renforcer « la détection, l’analyse et la réponse aux ingérences étrangères et aux campagnes de désinformation, dans la perspective des élections législatives du 7 juin 2026. » Une « aide », que l’opposition arménienne a, toutefois, taxé à bon droit d »’ingérence« , étant donné le soutien ouvert que les dirigeants européens ont apporté au pouvoir en place, dans le cadre de cette même campagne…

Pour Bruxelles, en tout cas, nul besoin de diffuser des « centaines de vidéos », perdues parmi plus d’un milliard publiées chaque jour sur le web, pour exercer son influence. Une méthode de besogneux, tout juste bonne à lui fournir le matériau nécessaire pour se poser en redresseur de torts et dénoncer les complots de « l’ennemi russe ». Ces vidéos n’existeraient pas qu’il faudrait sans doute les inventer ! Foin d’une telle médiocrité pour l’Union européenne qui, elle, joue dans une autre catégorie ! C’est en effet ouvertement et le plus naturellement du monde qu’elle a mis en place le plus prestigieux des comités de soutien à Nikol Pachinian qui se puisse rêver : le « Conseil politique européen » organisé à Erevan, un mois avant les élections du 7 juin.

Une opération d’influence mettant en oeuvre des moyens d’une rare ampleur, à l’efficacité d’autant plus redoutable qu’elle ciblait la population en quête d’espoir d’un petit Etat traditionnellement oublié de tous, sauf depuis qu’il représente une force de nuisance potentielle face au Kremlin… Et ce, sans compter l’aura naturelle de l’Union Européenne, dont la légitimité démocratique ne saurait souffrir la comparaison avec le système autoritaire poutinien. Cela va de soi.

Cet atout n’aurait toutefois rien perdu de sa crédibilité, si ce sommet avait daigné accorder une seconde d’attention aux critiques relatives aux dérives du régime Pachinian, aux atteintes aux libertés dans le pays, ou encore, dans un autre domaine, aux crimes que constituent le nettoyage ethnique en Artsakh et la prise d’otages de prisonniers arméniens par Bakou, pourtant dénoncés par une résolution du Parlement européen, une semaine auparavant.

Mais aucune ombre ne devait troubler la mise en scène, ni altérer, ne fut-ce que marginalement, le soutien de l’UE à un pouvoir arménien qui a fait converger ses intérêts avec les siens, en érigeant obligeamment la Russie honnie au niveau d’un adversaire commun, voire d’un ennemi de substitution par rapport au traditionnel panturquisme. Pour le plus grand soulagement d’Ursula von der Leyen qui a besoin du gaz azéri et de ses pipe-lines passants par la Turquie, et pour le plus grand bonheur d’Erdogan et d’Aliev qui, dans le lignée de leurs fondamentaux, soutiennent eux aussi ouvertement Pachinian, en tant que syndic de faillite revendiqué de la cause de l’Arstakh et pourfendeur idéologique assumé des valeurs historiques du patriotisme arménien.

Dans le même esprit, Donald Trump, fidèle allié et partenaire stratégique de ces deux satrapes du panturquisme, ne s’est guère embarrassé de scrupules pour s’ingérer spectaculairement dans ces élections, en mettant publiquement tout son poids dans la balance en faveur du premier ministre arménien sortant, tandis que Poutine, en réaction, prenait des sanctions et menaçait de « divorcer » d’avec l’Arménie, avant même qu’elle annonce publiquement la séparation. On a sa dignité…

Ainsi, à force de faire croire aux deux camps rivaux qu’elle était sur le point de basculer de l’un vers l’autre, l’Arménie est-elle devenue l’un des principaux terrain d’affrontement entre grandes puissances. Celles qui veulent nuire à la Russie, sans cependant garantir en retour à l’Arménie leur protection, via une offre d’adhésion à l’UE ou à l’OTAN. Et celles qui, comme Moscou, ne sont ni prêtes à perdre la face, ni leur pré carré aujourd’hui attaqué, et, avec lui, leur force de dissuasion stratégique.

Faut-il se féliciter de cette nouvelle donne ? N’est-il pas à craindre que dans cette partie, dont les enjeux dépassent largement le périmètre stricto sensu des intérêts nationaux de l’Etat arménien, ce ne soit la logique des puissances qui finisse par tout emporter ? Et ce, bien avant que le trio Pachinian-Simonian-Mirzoyan, aussi « roué » se montre-il face à sa population déboussolée, ne dispose de la moindre chance de les instrumentaliser, comme certains narratifs à usage interne voudraient le laisser croire. Ne rêvons pas.

En tout état de cause, et en souhaitant biens sûr le meilleur à l’Arménie pour la suite, cette séquence aura eu au moins le mérite de rappeler qu’en matière d’ingérence, d’influence et de manipulation de l’opinion, Bruxelles n’a de leçon à recevoir de personne, et surtout pas de Moscou dont les gros sabots, quoi qu’en disent les fact checkers patentés, n’ont jamais tromper que les convaincus.

Ara Toranian

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