Depuis la réelle indépendance de l’Arménie, celle éprouvée depuis 1991, pas celle de 1918,
mort-née sur le papier, le pays qu’on nomme Arménie existe sur les cartes du monde. Cette
résurgence contre nature, après des siècles d’invisibilité, voire de disparition, peut paraître
illégitime aux yeux de pays voisins, puisqu’héritée d’aléas d’une Histoire qui nous échappe.
Cette indépendance nouvelle a été défendue par les armes. Elle sera donc écrite comme un
long combat, une lutte engagée pour longtemps. Jamais garantie durant toutes ces années,
jusqu’à ce jour elle ne semble toujours pas définitive.
Ces 35 dernières années, on a pu observer les multiples postures que la diaspora
arménienne a opposé face à cet événement majeur que l’indépendance retrouvée : surprise,
indifférence, enthousiasme, joie, doute, engagement, adhésion, opposition.
Du fossé qui se creuse inexorablement entre l’Arménie et sa diaspora, un tas de questions
révélatrices qui nous interrogent tous, apparaissent clairement. La diaspora arménienne
mondiale n’est pas une mais multiple car, par nature, liée à des évènements dissociés
historiquement et géographiquement.
Le temps long où l’Arménie s’est passé d’un état a forgé des réflexes, des pensées, des
raisonnements, des cultures, des attitudes qui, en diaspora essentiellement, se portent
comme des cicatrices. La docilité, la discrétion, l’humilité, la modestie, l’obéissance, la
révérence dont les Arméniens de la diaspora se parent dans leur pays d’adoption dont ils
détiennent la nationalité depuis 4 ou 5 générations, toutes ces vertus disparaissent quand il
s’agit de juger, d’exiger, réclamer, condamner tout et n’importe quoi auprès de ce pays
étrange, si ce n’est étranger, et qui ose porter leur nom sans les avoir consultés.
L’Arménie, pour l’armenus diasporicus, est un défouloir inespéré, une boussole qui l’affole,
un totem dont il a perdu les clefs. Un pays neuf émerge et se construit avec ses faux pas, ses
errements, ses erreurs. Pendant ce temps-là, la diaspora se déconstruit avec ses oublis, ses
amnésies, ses trous de mémoires, ses trous noirs.
Comme il est étrange d’observer, d’un côté, une petite Arménie dont la souveraineté gêne
et la capacité de survie insupporte lorsque d’un autre côté, une imposante diaspora se
divise, se perd, s’éteint.
Comme il est surprenant de se rappeler les partisans de la lutte antisoviétique qui étouffait
l’Arménie, devenir les parangons d’une suzeraineté aveugle envers la Russie. Aussi, une
complaisance feinte auprès de l’idéologie communiste internationale et des partis de gauche
venus du moyen-orient qui fournissait les soldats sacrificiels du combat clandestin arménien.
Aujourd’hui, ces ex-partisans, proche-orientaux déracinés, qui faisaient vivre l’arménien
occidental dans nos communautés, sont assimilés. Ils sont devenus français mais attendent
toujours d’être intégrés pleinement à la communauté des arméniens de France…
Les écoles, les associations, les publications, les partis politiques, les instances arméniennes
dans leur ensemble, ont ostracisé cette composante au lieu d’en tirer parti. Le pouvoir
régénérateur, le sang neuf et l’expérience de ces arméniens de Turquie, de Syrie, d’Irak, du
Liban, de Grèce, de Chypre, d’Egypte, d’Ethiopie, de Roumanie, de Bulgarie, d’Iran, ou
d’Arménie n’aura pas joué pleinement en faveur du renforcement de la communauté
arménienne de France.
Ce loupé est une pierre dans le jardin de notre communauté en France. Tandis que
l’Arménie offrait un foyer national, certes, loin de l’idéal fantasmé que cultive notre diaspora
depuis le génocide, les arméniens de France la boude toujours. Pas de double nationalité à
l’excès ces 35 dernières années… Pas d’investissements et d’échanges déments de notre
part.
Comment ainsi s’étonner du chemin particulier que le pays emprunte, lors d’élections
considérées comme démocratiques par les observateurs internationaux ? Faut-il espérer le
retour d’une dictature en Arménie pour dormir sur nos 2 oreilles en diaspora ? On a
l’impression que le problème se pose en ces termes, vu les commentaires qui inondent les
médias arméniens à l’extérieur du pays.
Ainsi, dans le doute, il convient de demeurer modeste en diaspora car le danger qui guette
est d’agrandir la fracture déjà béante avec l’Arménie. Quelque soit le destin que se choisit
l’Arménie, nous n’y pouvons rien. L’exemple de milliers de juifs américains qui ne se
reconnaissent plus dans l’orientation politique du gouvernement israélien renonçant au
projet de 2 états et colonisant en toute illégalité, devrait nous servir d’enseignement.
Que Nikol Pachinian soit un agent américain qui aurait réussi là où tant d’autres, en Géorgie,
en Ukraine ou ailleurs ont échoué : tenir tête à Poutine sans en payer le prix, qu’il soit le
fossoyeur du dernier bout de terre qu’il nous reste, qu’il ouvre ses frontières à ses ennemis
de toujours avant tous les autres et sans conditions, qu’il propose un autre type de
coexistence à ses voisins que celle basée jusqu’ici sur le conflit, tout cet activisme politique
se passe entre des gens, des décideurs, des élus, des dictateurs qui sont au centre de
tensions internationales, des problématiques à plusieurs inconnues.
Nous, petits bourgeois, petits notables bien au chaud dans nos petites communautés,
aurions la prétention de piloter l’avion ? Regardons plutôt la télé, c’est de notre âge, et
tentons de décrypter. Imaginons pourquoi tel ou tel dit cela et fait son contraire. Essayons
de nous hisser au niveau et analyser plutôt que prendre parti alors que nous ne sommes plus
des facteurs politiques.
Du fossé creusé entre nous et ce qui fait pays, nous tombons dans un trou noir. Ayons le
courage de l’admettre.

