Quand on se demande quoi faire, il faut revenir à La Fontaine. Dans une de ses fables, une charrette est embourbée. Le conducteur est désemparé. Il demande aux dieux de l’aider mais, comme rien ne vient, il finit par s’en sortir lui-même. Moralité : « Aide-toi, le ciel t’aidera. » Je me demande si le paysage politique actuel en Arménie ne devrait pas inciter la diaspora à faire sienne cet adage. En effet, les récentes élections ont confirmé l’orientation politique de la République d’Arménie pour encore cinq ans. De nombreux analystes étudient ce qui risque de se passer pour l’Arménie, mais je voudrais ici me pencher sur les conséquences pour la diaspora. Dans une précédente tribune intitulée Retour à la louche en papier, j’avais déjà réfléchi au nouveau paradigme proposé par Nikol Pachinian et qu’il avait exposé lors d’une rencontre avec le public au cours d’un passage à Paris. On peut le résumer de la manière suivante : contrairement à ce qu’il croyait au début de son action politique, le Premier ministre d’Arménie ne doit pas se considérer être en charge de la Cause arménienne. Sa responsabilité s’arrête à la République d’Arménie, à ses 29 743 km² et aux citoyens de la République d’Arménie.
Il ne s’exprimait pas exactement ainsi. Au lieu de « Cause arménienne », il utilisait le terme d’« idéologie tachnag », ce contresens historique trahissant l’homo sovieticus en lui. Mais, ceci mis à part, sa position est assez compréhensible au regard de la situation géopolitique de l’Arménie. L’allié traditionnel russe a montré à quel point il était peu fiable durant la dernière guerre du Haut-Karabakh. S’affichant de plus en plus du côté occidental, l’Arménie n’est pas dupe des limites de l’engagement de ses nouveaux partenaires. Elle considère qu’elle n’a d’autre choix que de s’intégrer régionalement. Or, cette intégration passe par les fourches caudines de deux États négationnistes : la Turquie et l’Azerbaïdjan. L’Arménie amorce ainsi une séquence singulière : intégration accrue aux dynamiques de la mondialisation d’un côté, recentrage sur ses seuls intérêts étatiques de l’autre.
Que va-t-il advenir de la diaspora qui, durant plus de trente ans, s’est dévouée à l’Arménie et à l’Artsakh en négligeant de s’occuper d’elle-même ? La situation est préoccupante. Les guerres au Liban, en Syrie, en Iran, fragilisent ses communautés les plus vivantes. Dans les pays occidentaux, la situation est masquée par les nouveaux arrivants, mais chacun peut constater l’accélération de l’assimilation de la quatrième génération, celle qui croyait ne plus avoir de fardeau à porter puisque l’Arménie était indépendante. Hélas, rien n’est fini.
Et même lorsque la demande existe, l’offre institutionnelle ne suit pas. Par exemple, la colonie de Bellefontaine reçoit des demandes pour le mois d’août mais ne dispose pas de suffisamment d’encadrants. Les écoles arméniennes ont davantage de demandes que de places disponibles. Il n’existe pratiquement aucun outil moderne permettant à des enfants francophones d’apprendre l’arménien occidental en France. Pourtant, l’intelligence artificielle et les réseaux offrent d’immenses opportunités dans ce domaine. Quant au patrimoine arménien de Venise, Sèvres ou Jérusalem, il se fait piller ou part à vau-l’eau.
Le temps n’est-il pas venu pour la diaspora d’amorcer un sursaut salutaire ? Voici quelques suggestions volontairement provocatrices. Pour être cohérent avec sa nouvelle politique et sa responsabilité limitée aux seuls citoyens de la République d’Arménie, le gouvernement arménien ne devrait-il pas supprimer le poste de Commissaire à la diaspora ? Le titre dit tout : il s’agit d’un agent politique et non d’un ministre chargé de l’amélioration d’une question spécifique. A-t-il toujours sa place dans le nouveau paradigme de la RA ? Ne devons-nous pas réorienter les aides des ONG de la diaspora qui vont à l’Arménie, vers la Syrie ou le Liban, vers les réfugiés de l’Artsakh, vers les Arméniens d’Anatolie ou d’Iran, vers les écoles et les artistes de la diaspora ? Rappelons-nous comment Nikol Pachinian s’est moqué du caractère dérisoire de l’aide du Fonds arménien de France pour l’Arménie, alors qu’elle serait si précieuse en diaspora. N’est-il pas temps que les grandes organisations panarméniennes, telles que l’UGAB ou la FRA, se repensent de manière bicéphale et établissent deux directions distinctes, l’une pour l’Arménie et l’autre pour la diaspora ? N’est-il pas temps que les artistes et les penseurs se penchent sur la question de la mission de la diaspora et sur la manière de l’inscrire dans une perspective de temps long ? Rappelons-nous que, dans les avions, en cas de dépressurisation, il est recommandé aux parents d’enfiler d’abord leur propre masque à oxygène avant d’aider leurs enfants. La raison est simple : pour soutenir ceux auxquels nous tenons, encore faut-il rester soi-même debout et capable d’agir.
Gorune Aprikian
