Les députés de l’opposition ont quitté la salle du Parlement arménien lundi 24 août en signe de protestation contre les déclarations du premier ministre Nikol Pachinian, qui a une fois encore dénigré le catholicos Karékine II en l’accusant de compromettre le processus de paix à l’œuvre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Manifestement excédés par les attaques réitérées de Pachinian contre le catholicos dans l’hémicycle où, alors qu’il présentait aux députés le programme politique de son gouvernement sur cinq ans, il s’en prenait une fois encore au chef suprême de l’Eglise arménienne apostolique, qu’il désignait, en signe de mépris, par son patronyme civil de Ktrich Nersisian, le jugeant indigne de son titre pontifical dont il cherche à le déposséder depuis plus d’un an, les membres de l’opposition parlementaire ont quitté à grands bruits la salle de l’Assemblée nationale. Avant cette sortie théâtrale, les députés représentant la principale alliance d’opposition et deuxième force du Parlement, Arménie forte, avaient tapé du poing sur leurs pupitres à chaque fois que le premier ministre affichait de la sorte son hostilité au catholicos. Mais ils ont jugé préférable finalement d’exprimer leur protestation en quittant l’enceinte du Parlement.
“Votre catholicos est impie”, a lancé Pachinian à leur adresse en ajoutant : « Si cela ne vous dérange pas qu’une personne occupant le Saint-Siège a une vie sexuelle, tapez du poing autant de fois que vous le voulez ». Une rengaine par laquelle il avait lancé sa violente campagne fin mai 2025 contre le catholicos, dont il avait instruit publiquement le procès sur la base de ragots qu’il n’étayait d’aucune preuve relatifs à la vie dissolue prétendument du chef de l’Eglise qui aurait rompu son vœu de célibat et aurait un enfant caché, un procès en impiété intenté également contre les membres du haut clergé, du moins ceux, majoritaires, qui n’ont pas rallié sa fronde visant à le déposer.
“Laissez donc le catholicos tranquille”, s’est indigné Gegham Manukian de l’alliance Hayastan, le second groupe d’opposition représenté dans le Parlement issu des législatives du 7 juin dernier.
Pachinian a utilisé différentes lignes d’attaque contre le haut clergé depuis le lancement de sa campagne visant ouvertement à éjecter Karekine du Saint-Siège d’Etchmiadzine. A partir de décembre 2025, il a légérement modifié sa ligne d’attaque concentrée jusque là sur les prétendus secrets d’alcôves du Saint-Siège derrière les murs desquels les dignitaires de l’Eglise se livreraient à des débauches en violation de leur vœu de chasteté et de célibat ; le catholicos et les hauts dignitaires de l’Eglise se livreraient à des activités d’espionnage au profit d’une puissance étrangère, la Russie pour ne pas la nommer, qui les utiliserait à sa guise grâce aux documents compromettants ou « Kompomat » dont elle disposerait sur leurs mœurs dissolues et ne leur laisserait donc pas d’autre option que de collaborer !
Le premier ministre a fourni une autre raison censée justifier sa campagne contre le Saint-Siège lors du débat parlementaire de lundi sur le programme quinquennal du gouvernement. Il a indiqué que les prêtres arméniens priaient pour la République de l’Artsakh (Nagorno-Karabakh) sur les ordres de Karekine lors des messes dominicales. De ce fait, ils transforment l’Eglise en une “ institution de propagande de guerre”, a attaqué Pachinian, qui, dans les mois qui avaient précédé les législatives, avait déjà désigné presque ouvertement le catholicos comme chef du « parti de la guerre », autrement dit les principales forces d’opposition avec lesquelles il avait affiché sa proximité, se posant ainsi comme une menace pour la sécurité de l’Arménie.
Pachinian est allié plus loin dans ce sens lundi en déclarant que “c’est l’une des raisons pour lesquelles le chef de facto de l’Eglise apostolique devrait se retirer ».
Karekine avait insisté en juin sur le fait que l’Eglise aménienne ne faisait que défendre les droits de la population arménienne déplacée du Karabakh.
“La guerre n’est pas ce que recherchons”, avait-il déclaré devant les journalistes, en ajoutant : “La paix doit être ancrée dans la justice et la protection des droits, mutuelle et non unilatérale, et non pas résulter de l’abandon des intérêts de notre peuple … Nous devons déployer tous nos efforts pour que justice soit rendue au peuple de l’Artsakh”.
Pachinian avait exercé ses premières pressions sur le catholicos pour le pousser à la démission début juin 2025, quelques jours après une allocution prononcée dans le cadre d’un forum international organisé en Suisse par le Conseil mondial des Eglises dans laquelle il accusait l’Azerbaïdjan de commettre un nettoyage ethnique au Karabakh et d’occuper illégalement des zones frontalières arméniennes. Les détracteurs de Pachinian avaient accusé le dirigeant arménien de vouloir complaire à l’Azerbaïdjan, et à la Turquie, où il devait effectuer une visite historique et rencontrer le président turc Erdogan le 20 juin 2025, en neutralisant au passage une force d’opposition majeure à ses concessions unilatérales lâchées à l’ennemi héréditaire de l’Arménie.
Dans son plan d’action présenté par Pachinian aux députés, le gouvernement arménien governement s’engageait officiellement à “assurer le retrait” du catholicos et à “organiser l’ élection” de son remplaçant temporaire par la voie d’une “ procédure établie” dont la nature n’a pas été précisée. L’opposition arménienne et certains experts en droit y voient une violation manifeste des dispositions constitutionnelles arméniennes garantissant l’autonomie de l’antique Eglise et sa séparation de l’Etat. Dans une declaration en date du 7 août, coïncidant avec l’ouverture du procès du catholicos et de six archevêques et évêques inculpés fin janvier par un tribunal civil dans une affaire relevant de la seule compétence de l’Eglise, le Conseil mondial des églises (World Council of Churches, WCC) avait de la même manière déploré une “ingérence indue ”dans ses affaires internes.
