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Quand la confiance se déplace : l’Arménie redéfinit ses partenariats, par Albert GRIGORYAN

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©armenews.com

Depuis le XIXᵉ siècle, la Russie a contribué à façonner en Arménie une représentation stratégique durable : celle d’un salut venant du Nord. Cette perception, héritée de l’époque impériale, s’est maintenue malgré les révisions territoriales opérées au début du XXᵉ siècle au profit de la Turquie kémaliste et de l’Azerbaïdjan soviétique. Réactivée après l’indépendance de 1991, elle a consolidé une dépendance structurelle dans un pays enclavé, vulnérable et convaincu de l’absence d’alternatives géopolitiques. Entre 2020 et 2023, la guerre du Haut Karabagh, l’exode de sa population et l’inaction russe ont toutefois constitué un tournant : l’allié traditionnel est apparu moins comme un garant que comme un observateur. Cette rupture de perception a révélé la fragilité d’un modèle de sécurité fondé sur une confiance unilatérale. C’est dans ce contexte de reconfiguration profonde que s’inscrit la dynamique politique actuelle.
Dans ce moment de transition, la Russie mobilise un registre rhétorique bien documenté : l’inversion causale. Il s’agit de présenter les conséquences comme des causes, et les initiatives arméniennes comme des provocations. Ce renversement, familier aux spécialistes de la diplomatie russe, permet de qualifier toute décision ultérieure comme une réponse contrainte plutôt qu’un choix souverain. La construction d’un tel récit vise à légitimer l’action russe en la dépolitisant, en la présentant comme une réaction nécessaire à un environnement prétendument hostile.
C’est dans ce cadre discursif que s’inscrivent les accusations formulées par Moscou à l’approche des élections parlementaires du 7 juin prochain : l’Arménie serait en train de « se tourner vers l’Occident », de « suivre la voie ukrainienne » ou encore de « provoquer la Russie ». Or ces assertions négligent un élément central : il n’existe aucune russophobie en Arménie. Ni les institutions ni la société ne manifestent d’hostilité envers la Russie ; ce qui se donne à voir relève plutôt d’un constat de désengagement. L’inversion des responsabilités permet ainsi au Kremlin de dissimuler une réalité factuelle : la distanciation ne provient pas d’Erevan, mais de Moscou.
Cette évolution perceptive s’accompagne d’une transformation interne. Le défilé militaire organisé à Erevan le 28 mai dernier, en référence à la Première République arménienne de 1918, a symbolisé un regain de souveraineté et d’affirmation nationale. Il a exprimé la volonté d’un État de se percevoir non plus comme dépendant par nécessité, mais comme capable d’assumer son propre destin.
Parallèlement, la politique étrangère arménienne connaît une redéfinition notable. Le sommet de la Communauté politique européenne, le premier sommet UE–Arménie, la visite d’État du président français, la venue du secrétaire d’État américain, ainsi que les signaux turcs et les initiatives économiques azéries en faveur d’une normalisation, ont contribué à recomposer l’environnement régional. L’Arménie n’est plus confinée à une relation exclusive avec Moscou ; elle explore désormais une diplomatie fondée sur la diversification et l’équilibre.
Le rapprochement avec l’Union européenne et les États Unis ne procède ni d’une rupture idéologique ni d’une volonté d’affrontement. Il répond à trois impératifs structurants. Le premier est sécuritaire : les événements de 2020 et 2023 ont démontré la nécessité de diversifier les garanties extérieures. Le deuxième est souverain : la dépendance totale à un seul acteur s’est révélée insoutenable. Le troisième est économique : l’Europe occupe une place croissante dans les échanges et les investissements, offrant des perspectives de modernisation institutionnelle et de consolidation de l’État de droit.
Dans ce contexte, l’affirmation selon laquelle l’Arménie « suit la voie ukrainienne » traduit moins une analyse qu’une reconnaissance implicite : la Russie ne joue plus le rôle de garant qu’elle revendiquait. Son influence repose davantage sur la contrainte que sur la confiance. Le discours accusatoire masque ainsi un mouvement plus profond : la volonté arménienne de ne plus dépendre d’un seul partenaire et de rétablir une marge d’autonomie stratégique.
L’Arménie n’a pas changé de camp ; elle a changé de paradigme. Les événements de 2020–2023 ont modifié durablement sa perception de la sécurité et de la souveraineté. Le rapprochement avec l’Union européenne et les États Unis n’est pas une provocation, mais la conséquence directe du retrait russe. L’Arménie ne s’éloigne pas de la Russie par idéologie, mais parce que celle ci a cessé d’assumer le rôle qu’elle revendiquait. Et elle se rapproche de l’Europe parce que l’Europe lui offre des perspectives, tandis que la région s’ouvre à une normalisation longtemps jugée improbable.

Albert GRIGORYAN

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