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Armenia Helvetica, par René Dzagoyan

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©armenews.com

L’arc géopolitique qui va de l’Ukraine à l’Océan Indien, en passant par la Méditerranée, entre dans une phase d’instabilité durable. L’invasion de l’Ukraine, dite « opération spéciale » sera surtout spéciale par sa durée ; le conflit entre Iran et les États-Unis se perpétuera aussi longtemps qu’il y aura de bombes à lâcher ; l’Azerbaïdjan voisin, allié aux USA, vit sous la menace d’une intervention iranienne sur ses bases israéliennes, tandis que l’Iran, où vivent 12 millions d’Azéris, est menacé par un possible réveil irrédentiste de Bakou ; la Syrie, qu’on croyait pacifiée, revient sous le feu des djihadistes et le Liban, par une occupation longue durée du sud du Litani, entre dans un affrontement multidécennal avec Israël ; la Turquie, quant à elle, s’inquiète de l’embauche par les USA des rebelles kurdes en Irak invités à se battre contre les Perses. Sur les rives de cet océan de conflits, à Erevan, pas de bruits de bottes. Et pour cause. De tous les pays de la région, l’Arménie est le seul à ne pas pouvoir être soupçonné d’expansionnisme.

L’Azerbaïdjan peut espérer annexer le nord de l’Iran. L’Iran peut espérer le retour de l’Azerbaïdjan dans sa sphère d’influence, comme avant le Traité de Turkmantchaï de 1828. La Turquie louche depuis longtemps sur la province de Mossoul en Irak. Quant à Israël, ses divers projets d’annexion ou de zone tampon ne sont un secret pour personne. Les forces en présence sont à la mesure des périls qui menacent : l’Iran dispose d’environ 610 000 de soldats d’active ; la Turquie 400 000 ; la Syrie 150 000 et Israël 170 000, l’Azerbaïdjan 68 000 avec un armement ultramoderne. Perdue dans ses masses de troupes surarmées, avec ses 65 000 soldats et un armement qui est ce qu’il est, l’Arménie ne présente de danger pour aucun de ses voisins. Mais cette faiblesse, qui pourrait apparaître comme un handicap stratégique, pourrait n’être pas sans avantage. En effet, l’absence d’ambition militaire place Erevan dans une position particulière : celle d’un État inoffensif qui vit des services rendus à ses voisins et dont ils ne peuvent pas se passer.

Du fait de cet environnement agité, en Arménie, trois secteurs ont déjà connu une modification de fond. Le premier est le secteur financier. Les banques arméniennes ont bénéficié de transferts de fonds accrus, sécurisés, accentués par l’installation de nouvelles entreprises. Dans un environnement frappé de sanctions, Erevan devient progressivement une place financière de transit, capable d’opérer dans différents environnements antagonistes. Le deuxième secteur est celui des technologies de l’information. Dans un marché proche-oriental et d’Asie centrale en expansion, l’Arménie dispose seule d’une main-d’œuvre qualifiée héritée de la tradition soviétique et renforcée par une diaspora très présente. Depuis 2022, plusieurs milliers d’ingénieurs et d’entrepreneurs ont transféré leurs activités à Erevan, transformant la capitale en pôle technologique régional. Les exportations de services numériques comptent désormais parmi les moteurs de la croissance. Le choix de l’Arménie par Invidia, leader en l’Intelligence Artificielle, en est la preuve. Enfin, les sanctions sur la Russie et l’Iran et la pression commerciale globale de la Chine ont développé le troisième pilier de la croissance, le commerce de transit. Les flux commerciaux régionaux passent de plus en plus par son territoire et l’Arménie devient ainsi un hub commercial.

Ainsi, avec à ses portes des pays en constant pied de guerre, l’économie arménienne connaît une croissance impressionnante. En 10 ans, le PIB du pays a plus que doublé et dépasse aujourd’hui les 24 milliards USD. Après une expansion de plus de 12 % en 2022, la croissance s’est stabilisée autour de 5 à 6 % par an. Le revenu par habitant, jadis inférieur à 4 000 USD, dépasse désormais 8 000 USD. Le budget de la défense est passé d’environ 300 milliards de drams en 2020 à plus de 650 milliards aujourd’hui. En somme, l’Arménie renforce ses capacités de protection sans devenir une puissance militaire régionale. C’est précisément cette évolution qu’a connu la Suisse durant les guerres napoléoniennes. Tandis que l’Europe était à feu et à sang, la Suisse fut le seul État qui ne fut jamais envahi, précisément parce que cette Europe en perpétuel chaos avait besoin d’un lieu par où les flux financiers passaient sans danger, où la technologie de pointe se développait dans le calme et où les marchandises pouvaient transiter en toute sécurité.

Aussi, au Congrès de Vienne de 1815, les 12 États qui ont remodelé l’Europe au lendemain de Waterloo, ont adopté une déclaration constatant que la neutralité perpétuelle de la Suisse est dans l’intérêt des États européens, et garantissant l’inviolabilité de son territoire. Dans un espace qui va des confins de l’Ukraine à l’Océan Indien, l’Arménie joue, encore à faible échelle, le rôle qu’a joué la Suisse durant les vingt années du règne de Napoléon Bonaparte. Ainsi, la faiblesse militaire arménienne, aujourd’hui vulnérabilité, peut devenir la base d’un modèle économique fondé sur la stabilité, la médiation et les échanges. Dans l’arc de crises qui s’étend de l’Europe orientale au Moyen-Orient, la reconnaissance internationale d’une neutralité arménienne transformerait ce petit État exposé à toutes les tentations en un havre de paix aux confins de l’Europe, l’Armenia Helvetica. Peut-être alors aura-t-elle, mieux vite qu’autrement, l’armée qui garantira sa pérennité. Rappelons que la neutralité de la Suisse lui a permis de constituer l’une des meilleures armées de défense du monde.

René Dzagoyan

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