Qui aurait pu imaginer situation plus cruciale pour l’Arménie, que celle de l’après-guerre ? Précipitée au bord du gouffre en 2018, lors de l’écroulement de l’état arménien sur lui-même, Nikol Pachinian n’ayant donné qu’une pichenette au monolithe déséquilibré pour l’entraîner dans sa chute, l’Arménie s’est retrouvée seule, isolée, entourée d’ennemis.
Suite à sa révolution, l’Arménie pouvait inspirer toutes les promesses qu’elle voulait, elle n’en était pas moins une proie facile pour faire le repas de ses voisins qui ne lui voulaient que du bien.
C’est ainsi que la guerre des 44 jours doit être lue, puisque le temps a passé depuis, et que l’on sait que l’Azerbaïdjan et la Turquie se sont entendus avec la Russie pour agir impunément afin de régler, régionalement cette fois, la question du Karabagh demeurée trop longtemps en suspens.
L’Arménie n’avait déjà plus son mot à dire. Elle ne pouvait plus incarner la menace du séparatisme de l’Artsakh envers son voisin Azerbaïdjanais qui réclamait depuis trente ans, l’intégrité et le respect de ses frontières internationalement reconnues. Surtout vis à vis d’une Russie appelée à revendiquer le même droit sur la Crimée et les régions russophones
d’Ukraine pour en faire son prochain casus belli, conflit qui se poursuit jusqu’à maintenant.
La question de l’Artsakh n’a pas résisté aux intérêts supérieurs des ennemis de l’Arménie, comme de ses protecteurs. Ce qui était un droit légitime à l’autodétermination d’une région majoritairement arménienne au sein d’une république soviétique au moment de son indépendance, lors de l’écroulement de l’URSS, était devenu, 30 ans après, une occupation
militaire arménienne en territoire Azerbaïdjanais illégalement entretenue et dénoncée par la majorité des pays.
C’est cela la vérité crue, indigeste, intolérable, injuste, que les Arméniens doivent avaler.
C’est cela la realpolitik et non 3000 ans d‘une Histoire dont le Monde se fiche.
Et pour le Génocide, aux mêmes maux, les mêmes faux pas.
Livrer une longue bataille pour donner son nom au Génocide (des années 60 aux années 80).
S’épuiser à le faire reconnaître par tous, sauf par les principaux intéressés (des années 80 aux années 2000). Affaiblir la démocratie naissante plutôt que la structurer durablement et de façon exemplaire (encore tout dernièrement). L’Arménie et sa diaspora, finalement, s’était autant musclée en apparence que fragilisée aux yeux de tous.
Sous l’œil de ses ennemis surarmés, que restait-il à l’Arménie pour déjouer son fatal destin ?
La paix. Et si la paix était une arme? La paix, un mot qui n’a guère de sens, si ce n’est celui qu’on veut bien lui donner.
Pourquoi la paix a-t-elle désarmé l’ennemi ? Tout d’abord, par l’effet de surprise.
Dans l’art de la guerre – et nous sommes toujours en guerre, puisque c’est l’état normal du Monde – il faut savoir s’amputer d’un membre, si il en va de votre survie.
Mettre un terme à la guerre des 44 jours, était une façon pour Moscou d’arbitrer la défaite arménienne afin d’effacer 30 ans d’une fiction construite autour d’une victoire jamais acquise. Jamais la guerre d’Artsakh n’a été victorieuse puisqu’elle n’a débouché sur aucune capitulation, aucun traité. Tenir un siège durant 30 ans, n’a pas été un cadeau pour le petit
pays.
Brandir la Paix comme alternative, c’était introduire une inconnue dans l’équation qui jusqu’ici n’était qu’une visée lointaine à laquelle personne ne voulait croire, ni du côté turc, ni du côté arménien, tant le fossé était abyssal.
Pourtant, la restitution de l’Artsakh demeurait incomplète. La force brutale qui a prévalu pour contraindre par la guerre de 2020 et l’épuration ethnique de 2023, le retour du Haut-Karabagh dans le giron de l’Azerbaïdjan, n’a pas été une preuve d’intelligence dans l’entre soi qui s’est joué entre Poutine et Aliyev.
Les conditions, toujours plus exigeantes et hors d’atteintes, de la paix imposée suite à la guerre destructrice et asymétrique, ont été pensées comme un miroir aux alouettes tendu à l’Arménie. L’erreur arménienne a été de ne pas faire la paix au lendemain des victoires des premières années d’indépendance. L’erreur azerbaïdjanaise d’après 2020, est du même
ordre. Ils ont été incapables d’encaisser les bénéfices de leur victoire.
Et si Aliyev avait exigé la paix à ses propres conditions dès 2020 ? Administrer l’Artsakh comme le retour légitime d’une province de son pays et signer l’intangibilité des frontières. Négocier une double circulation pour les populations. S’attribuer mondialement le rôle du faiseur de paix…
Le très jeune gouvernement arménien a compris sa défaite d’autant plus qu’il n’était en rien, le principal responsable. Il a compris, aussi, que l’ennemi ne s’arrêterait pas là. Il a anticipé le nettoyage ethnique et la trahison du Russe, puisque 2014 et la Crimée annonçait déjà l’Artsakh. Alors, pour reprendre la main, il restait une arme que son ennemi n’a pas su
utiliser pour lui : la Paix.
La Paix, l’arme suprême de l’Arménie?
La Paix, c’est surtout un virage pour le pays, pour les mentalités, c’est un changement de paradigme qui n’était pas évident. L’Histoire de l’Arménie n’est que résistance et combat pour exister. Mais n’en est-il pas de même pour tous les peuples au travers des siècles?
L’Histoire qu’on nous enseigne est bien plus jalonnée de batailles que de traités de paix. De Tigrane le Grand à Vardan Mamikonian, jusqu’à Antranig ou Melkonian, on ne compte plus les héros loués pour leur bravoure au combat. Sortir de cette spirale mentale n’est pas simple pour le chef d’un pays définitivement vaincu. Réveiller son peuple plutôt que caresser
ses bas instincts, est plus risqué.
C’est pourtant la proposition que l’Arménie fait face à ses ennemis et au Monde. Elle déjoue tous les plans et tous les agendas. Le calendrier et l’initiative lui appartiennent désormais et c’est l’Arménie qui multiplie les canaux, qui ouvrent les portes, qui est une force de Paix.
C’est elle qui modifie les postures de son ennemi au point que la libre circulation lui profite au risque de déconcerter beaucoup d’Azerbaïdjanais qui en rêvent. L’entrée dans le jeu des grands (Inde, Chine, USA, Europe) offre des cartes précieuses. Combien de fois redoutions-nous l’abandon de la Russie, l’affaiblissement de l’Iran. Nous y sommes, par les guerres que mènent ces deux puissances. Et pourtant, tout a été anticipé pour sécuriser le chemin original qu’emprunte l’Arménie actuellement. Juin 2026 risque de donner naissance à une seconde révolution de velours, avec pour mot
d’ordre : La Paix, pour la Paix ! Au cœur du Caucase, être l’artisan de la paix et de la démocratie est une lutte, pour ne pas dire une guerre de tous les instants.
Là-bas, être Arménien, c’est un combat. En diaspora, chaque jour, on baisse les bras.

