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Tribune de Hovhannès Guévorkian : Le choix de l’Arménie : ne pas choisir

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©armenews.com

Au début du mois de mai, Erevan a accueilli deux événements d’une grande portée géopolitique : le sommet de la Communauté politique européenne puis le tout premier sommet bilatéral UE–Arménie. Rarement l’Arménie indépendante aura été placée aussi visiblement au centre d’une séquence diplomatique européenne.

Au-delà des symboles, ces rencontres ont permis à l’UE de montrer qu’elle considérait désormais l’Arménie comme un partenaire important dans le Caucase du Sud. Après la guerre de 2020, le blocus du corridor de Latchine, l’annexion par l’Azerbaïdjan de la République d’Artsakh et le déplacement forcé des Artsakhiotes, Erevan cherche désormais à multiplier ses appuis sécuritaires au-delà de la Russie.

Mais à peine ces sommets terminés, la réaction russe est venue rappeler la brutalité des réalités géopolitiques régionales. Vladimir Poutine et plusieurs responsables russes ont publiquement demandé à l’Arménie de clarifier son orientation stratégique. Il faut choisir entre la Russie et l’UE et en assumer les conséquences.

Or, l’Arménie ne veut pas choisir. Le 12 mai 2026, interrogé sur les déclarations russes, le Premier ministre arménien a affirmé que le moment du choix n’était pas venu.

Même si le gouvernement arménien affiche sa volonté de rapprochement avec l’Europe, même si le Parlement a adopté en 2025 une loi lançant officiellement le processus d’adhésion à l’UE, la volonté politique ne suffit pas à abolir la géographie.

L’Arménie reste un petit État enclavé, sans accès maritime, entouré par la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Iran et la Géorgie. Son économie demeure liée à la Russie. Ses infrastructures énergétiques dépendent de Moscou, une présence militaire russe subsiste sur son territoire et des centaines de milliers d’Arméniens vivent ou travaillent dans l’espace économique russe.

Et surtout, la menace sécuritaire n’a pas disparu. Malgré la volonté de paix affichée par le gouvernement arménien et les lourdes concessions acceptées dans les négociations avec Bakou, la menace turco-azerbaïdjanaise n’est pas neutralisée.

Le choix immédiat entre Moscou et Bruxelles n’est donc pas souhaitable pour l’Arménie. Se soumettre entièrement à la Russie, au risque d’empêcher tout renforcement de la défense arménienne grâce à des partenariats avec des pays comme la France ou l’Inde, constituerait une faute stratégique. Mais rompre brutalement avec Moscou, au risque d’une déstabilisation économique, énergétique et sécuritaire, demeure tout aussi impensable.

Cependant, cette stratégie de non choix se heurte à une réalité internationale de plus en plus polarisée. Beaucoup de petits États pensaient pouvoir coopérer avec plusieurs puissances sans avoir à s’aligner totalement. Cette marge de manœuvre se réduit et le retour des logiques de blocs pousse désormais les grandes puissances à exiger des clarifications.

Que se passera-t-il si l’Arménie ne peut plus maintenir cet équilibre ? Comment Moscou réagira-t-elle si l’orientation européenne de l’Arménie se confirme davantage ? Et que fera l’UE si Erevan ralentit son rapprochement ?

Car Erevan connaît aussi les limites du soutien occidental. L’Union européenne peut aider économiquement, financer des infrastructures et envoyer des missions civiles, mais elle ne remplacera ni une alliance militaire ni une véritable garantie de sécurité.

L’Arménie sait également que l’Azerbaïdjan demeure un partenaire énergétique important de l’Europe. Elle sait enfin qu’en cas de confrontation directe avec la Russie, elle ne dispose ni du poids démographique de l’Ukraine, ni de sa profondeur stratégique.

Plus l’Arménie se rapprochera de l’Europe, plus certains acteurs occidentaux exigeront des preuves d’autonomie vis-à-vis de Moscou. Inversement, plus cette orientation européenne se renforcera, plus la Russie pourrait considérer ce mouvement comme une menace stratégique.

Il n’est donc pas à exclure le refus du choix devienne lui-même une impasse. Dans un monde qui se repolarise rapidement, rester durablement entre les blocs pourrait finir par devenir plus risqué encore que d’assumer un alignement imparfait.

L’autre question vitale pour l’avenir arménien est celle de la polarisation intérieure. L’annexion de l’Artsakh a produit un traumatisme national immense. Comme dans toute société blessée, la recherche de responsables s’est imposée. Certains accusent la Russie. D’autres accusent l’Occident. D’autres encore le gouvernement actuel, les anciennes élites ou parfois même les Artsakhiotes eux-mêmes.

Or une société polarisée au moment même où elle fait face à des menaces existentielles affaiblit considérablement sa propre capacité de résistance. Plus l’Arménie se fragmente intérieurement, plus les pressions extérieures deviennent efficaces.

L’enjeu est central car aucune puissance étrangère n’aimera ni ne défendra l’Arménie davantage que les Arméniens eux-mêmes. Les alliances, les partenariats et les équilibres géopolitiques peuvent évoluer au gré des rapports de force. Mais il existe une force sur laquelle les dirigeants arméniens peuvent toujours compter : l’unité de la société arménienne, la vitalité de son débat démocratique et la conscience d’un destin commun. Leur responsabilité est donc d’être les dirigeants de tous les Arméniens.

Hovhannès Guévorkian
Représentant de la République d’Artsakh en France

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