Après le centenaire du génocide des Arméniens, je suis restée silencieuse. J’ai préféré travailler dans l’ombre et me tenir loin des petites histoires et de la politique, que je crois à la source de toute corruption. Pour vivre heureux, vivons cachés.
Il m’a souvent fallu me mordre les lèvres jusqu’au sang pour respecter mon vœu de silence. J’ai tenu bon, je me suis donc découpé une médaille en carton.
Les récentes attaques contre le CCAF m’ont rendu la parole, à plusieurs titres.
En tant que femme, d’abord, cela me donne, encore, l’impression d’une querelle d’égos entre vieux bonshommes. Je ne supporte plus ces combats de vieux coqs lancés dans l’arène pour des raisons qui nous échappent. La diaspora arménienne est une phallocratie, dont acte. On aurait néanmoins espéré qu’à défaut du panache de Rodrigue, nos vieillards enragés puissent disposer de la sagesse de Don Fernand, les cheveux blancs reflétant la pureté du cœur et des intentions. Il n’en est rien. Et ils n’ont pas même l’excuse d’être chauves.
Encore une fois, l’intérêt général est sacrifié aux ambitions individuelles.
Le CCAF n’est pas parfait, je l’ai souvent dit. Il lui fallait, à mon avis qui ne vaut que pour lui-même, être plus représentatif, et sortir du tout politique pour engager une politique culturelle ambitieuse. Il a toutefois le mérite d’exister. Il a eu la vertu, à une époque où les Arméniens de différentes appartenances politiques ne pouvaient pas se rencontrer sans se taper dessus, de les faire dialoguer au sein d’une structure pacifiée. Il est le fruit d’un effort de construction patient, et ses représentants ont essuyé des coups comme aucun d’entre nous.
Certes, il faut des réformes. Certaines ont été amorcées. On peut les juger insuffisantes, trop lentes, mais le progrès se fait sur le temps long. La politique de la table rase est rarement une bonne chose : la Révolution française a donné lieu à cent ans d’instabilité politique et conduit, en guise de démocrate, Napoléon III au pouvoir. Ultima Verba. Plus près dans le temps, en Arménie, l’impatience à se tourner vers l’Europe sans précautions a précipité la catastrophe que l’inconséquence de l’ancien régime avait préparée. 120 000 Arméniens ont été jetés sur les routes, un patrimoine millénaire est en train d’être effacé, dans l’indifférence générale. Ce n’est pas une paille.
On entend s’élever des voix qui proclament la nécessité de venir en soutien à l’Arménie. Il me semble, d’ailleurs, que personne n’a jamais dit qu’il ne fallait pas soutenir l’Arménie, au contraire. Cependant, venir en soutien ne signifie pas être inféodé. La diaspora a pour seule richesse une indépendance qu’elle doit préserver et consolider. Cela passe par l’union, la coopération en son sein, plutôt que par la mise en place de structures concurrentes.
Un petit peuple, deux patriarches ; 3 Arméniens, 4 associations et 5 églises, ce n’est même pas une caricature. « Voyez, nous sommes six frères et nous ne nous comprenons pas, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord… Vous pouvez juger combien il est difficile d’unifier un peuple, d’en faire une nation ! » (Raffi)
Mon propos est sans doute un peu moraliste, teinté de candeur et d’idéalisme. Je suis lasse de voir mes rêves confisqués par de vieux bonshommes pas sages du tout. Le CCAF est aussi dirigé par de vieux bonshommes. Mais ceux-là, je les connais, avec leurs qualités, leurs défauts, leurs cicatrices d’anciens combattants. Ils ne sont pas parfaits, mais on peut leur parler. Je préfère l’évolution à la révolution, la rénovation à la destruction.
Voilà pourquoi j’ai adhéré au CCAF. Je retourne à mon silence, et au désespoir qui m’étreint si souvent quand j’observe cet immense gâchis.
Héléna Demirdjian
Professeure agrégée de Lettres Modernes, Docteure en littérature comparée, traductrice.
