La Russie a intensifié ses efforts clandestins pour saper la candidature du Premier ministre arménien Nikol Pashinyan à sa réélection le mois prochain, craignant que sa victoire ne scelle le réalignement du pays avec l’Occident, a rapporté Reuters, citant des responsables des services de renseignement et du gouvernement occidentaux.
D’après des entretiens avec cinq responsables du renseignement occidental et des documents consultés par Reuters, les plans de Moscou en vue des élections du 7 juin incluraient des campagnes de désinformation en faveur des candidats pro-russes et un projet audacieux visant à transporter des dizaines de milliers d’Arméniens russes pour influencer le vote.
Reuters a souligné que le Premier ministre Nikol Pashinyan, en tête des sondages, s’est rapproché de l’Europe et de l’OTAN, devenant un allié du président américain Donald Trump, qui a apporté son soutien mercredi à sa candidature à la réélection.
Le candidat préféré de Moscou, selon trois responsables occidentaux, est Samvel Karapetyan, un milliardaire jugé pour avoir prétendument appelé au renversement du gouvernement.
Karapetyan, qui est arménien et russe, nie les accusations. Son avocat, Robert Amsterdam, a déclaré à Reuters que son client n’avait aucune connaissance d’un soutien russe.
L’Europe accuse depuis longtemps la Russie d’ingérence électorale, notamment en Moldavie et en Hongrie. La Russie, quant à elle, affirme que l’UE et les États-Unis s’ingèrent dans les affaires des pays voisins afin de les faire entrer dans la sphère d’influence occidentale. Jeudi, le président russe a déclaré à la presse que les accusations d’ingérence russe dans les affaires intérieures de l’Arménie relevaient de la « folie de l’espionnage ».
Le département de la communication du gouvernement arménien a refusé de commenter les allégations spécifiques formulées dans cet article, mais a exposé les mesures prises pour lutter contre la désinformation et garantir des élections libres, équitables et transparentes, selon Reuters.
En octobre, le Kremlin a créé une direction, la Direction de la coopération et des partenariats stratégiques, qui, selon quatre sources, supervise les opérations d’influence en Arménie. Ces sources, comme d’autres personnes citées dans cet article, ont requis l’anonymat.
Selon cinq des sources, des responsables russes ont évoqué ces derniers mois la possibilité d’envoyer des Arméniens résidant en Russie voter pour les opposants de Pashinyan.
Les Arméniens forment une importante diaspora mondiale, notamment en Russie où leur nombre est estimé à plus de 2 millions. Les Arméniens ne sont pas autorisés à voter aux élections depuis l’étranger.
Selon une source, un haut responsable américain, le nombre de personnes que Moscou pourrait transporter faisait débat au sein des services de renseignement. Toutefois, cette source a indiqué que les responsables du renseignement prenaient cette possibilité au sérieux. Les Arméniens voyagent régulièrement entre les deux pays, et des dizaines de vols décollent chaque jour.
Selon trois sources, les autorités russes ont estimé à environ 50 millions de dollars le coût du transport de 100 000 électeurs. À la mi-mai, le Kremlin avait fixé des quotas d’Arméniens à envoyer dans chaque région et demandé aux administrateurs de faire rapport sur les préparatifs, ont ajouté ces mêmes sources.
Reuters n’a pas été en mesure d’établir si un tel plan était en cours ni s’il suffirait à combler le large écart entre les favoris.
Un sondage réalisé au début du mois suggérait que le parti Contrat civil de Pashinyan arriverait en tête avec environ 30 % des voix.
Avec environ 6 %, le sondage place le parti Arménie Forte de Karapetyan en deuxième position, loin derrière, dans un contexte de forte concurrence.
Si Pashinyan venait à perdre le pouvoir, des éléments clés des efforts de paix de Trump risqueraient fort de s’effondrer, selon deux responsables occidentaux.
Trois sources, dont un haut responsable américain, ont fait part de vives inquiétudes persistantes concernant la sécurité du dirigeant arménien, sans donner plus de précisions. Reuters a notamment évoqué la vidéo qui a circulé en ligne en mai, montrant des hommes masqués s’exprimant en dialecte arménien et proférant des menaces de mort contre Pashinyan.
Les autorités russes ont intensifié leurs campagnes de désinformation en ligne existantes afin de discréditer le gouvernement Pashinyan, ont-elles ajouté.
Un responsable européen a déclaré que ces campagnes impliquaient un réseau de robots affilié au Kremlin, connu sous le nom de « Storm-1516 », qui a joué un rôle dans les tentatives d’ingérence dans les récentes élections américaines.
Trois des sources ont indiqué que le Kremlin avait fait appel à des cabinets de conseil politique et à des groupes de réflexion russes, notamment la Social Design Agency (SDA), sanctionnée par l’Union européenne et le Royaume-Uni pour avoir diffusé de la désinformation afin de saper le soutien à l’Ukraine.
Reuters a examiné cinq documents en russe que les sources affirmaient avoir été rédigés par SDA. L’agence de presse n’a pas pu vérifier de manière indépendante que SDA était bien l’auteur de ces documents.
L’un des documents proposait la création d’un média, Yerevan1, destiné à la diaspora arménienne de Russie, afin de promouvoir une image négative de Pashinyan et de véhiculer l’idée que « l’Arménie ne peut prospérer que dans une alliance étroite avec la Russie et sous sa protection ». Ni SDA ni Yerevan1 n’ont répondu aux demandes de commentaires.
Le document estimait que les Arméniens russes pourraient jouer un rôle décisif dans l’élection si « une forte participation de leur part pouvait être assurée ».
