Ce qui dérange Moscou en Arménie n’est pas un basculement vers l’Ouest. C’est quelque chose de plus simple, et de plus menaçant : un petit pays post-soviétique qui prouve qu’on peut se passer de la tutelle russe sans catastrophe.
Le gouvernement Pashinian n’a pas claqué la porte. Il n’a pas rejoint l’OTAN, n’a pas renié ses liens formels avec les structures issues de l’ex-URSS. Il a fait quelque chose de plus subtil — et de plus redoutable pour Poutine : il s’est émancipé tranquillement, en maintenant les apparences. Un pays qui part en rupture frontale se gère. Un pays qui s’émancipe sans bruit, et qui y parvient, donne des idées aux autres.
Ce mouvement n’est pas idéologique. Il est la conséquence directe d’abandons répétés. En 1921, Moscou sacrifie des territoires arméniens majoritairement peuplés d’Arméniens pour consolider son alliance avec Ankara. En 2023, plus de 100 000 Arméniens sont chassés du Karabagh sous les yeux de soldats russes censés les protéger. Bakou et Ankara, une fois encore, passent avant. La rupture de confiance est totale — et elle libère l’Arménie d’une loyauté qui n’était plus réciproque.
L’Arménie ne choisit pas un camp. Elle choisit d’exister par elle-même. Et c’est précisément cela que le système Poutine ne peut tolérer : la démonstration vivante qu’une sortie de tutelle est possible, pacifique, et viable. Les menaces, les restrictions commerciales, les ingérences dans la campagne électorale actuelle n’ont pas d’autre sens. Il ne s’agit pas de défendre des intérêts stratégiques russes en Arménie — ils sont déjà largement perdus. Il s’agit d’empêcher que l’exemple arménien fasse école.
L’Ukraine a rompu avec la Russie. L’Arménie, elle, a simplement cessé de lui appartenir. Deux histoires différentes, mais un même message pour Moscou : la tutelle n’est pas éternelle. C’est cela, le vrai crime de Erevan aux yeux du Kremlin.
Robert Aydabirian
