Comme chaque année, depuis plus de soixante ans, les commémorations du génocide ont rassemblé, à travers le monde, des centaines de milliers de personnes : descendants de rescapés, amis de l’Arménie, responsables politiques, intellectuels, artistes. En France, les manifestations organisées dans les grandes villes sous l’égide du CCAF, ont fait le plein. Mieux encore, au niveau institutionnel, ce 111e anniversaire de l’entreprise d’extermination a mobilisé jusqu’au sommet de l’État : le président de la République a adressé un message à la communauté sur X, tandis que cinq membres du gouvernement se déployaient sur le terrain – Sébastien Lecornu et Sabrina Agresti-Roubache à Marseille, Didier Berger à Paris, Alice Rufo et Aurore Berger à Erevan.
Il est pourtant à craindre, hélas, que dans les rangs du négationnisme turc, l’heure soit plus que jamais à l’euphorie. La brèche ouverte par le travail de déconstruction entamé il y a un peu plus d’an sur le sujet par les autorités arméniennes continue en effet à s’élargir. On connaît dans ce domaine le poids décisif de la bataille de mots. On se souvient, en France comme ailleurs, des pitoyables circonvolutions verbales auxquelles se sont livrés, pendant des années, nombre d’Etats et d’hommes politiques, pour contourner le vocable qui fâche la Turquie. Rien d’innocent, dès lors, dans le choix du Premier ministre arménien de privilégier, dans son message du 24 avril, le concept de « Menz Yéghern » – la « Grande Catastrophe » (sept occurrences) – au détriment du mot « génocide » (deux occurrences). Un glissement sémantique qui fait écho à celui de Donald Trump, lequel, pour la deuxième année consécutive, a rompu avec les résolutions du Congrès et les déclarations de son prédécesseur en boycottant le « G Word ».
Cette attitude, qui s’inscrit en faux par rapport à la nature et à la logique de tous les combats menés pour la Vérité et la Justice, est d’autant plus inquiétante que sa légitimation politique tend désormais à être théorisée par les relais du pouvoir. Il s’agirait, pour résumer, de ranger cette revendication au « magasin des accessoires » -sinon au musée-, pour se consacrer enfin aux choses sérieuses : l’édification de l’Arménie réelle et de la paix dans le Sud-Caucase. « Il n’est pas facile d’oublier, et il n’est pas nécessaire d’oublier. Nous nous souviendrons, bien sûr. Mais nous devons aussi analyser le fait que notre nation doit désormais se concentrer sur le présent et l’avenir, et non s’attarder sur le passé », a ainsi souligné le ministre des Affaires Étrangères Ararat Mirzoyan dans une interview fin avril à France 24. Une ligne reprise, jusque dans les colonnes de NAM, par Albert Grigoryan, soutien revendiqué de Pachinian, dans une tribune au titre programmatique : « Transformer la douleur en puissance : une autre forme de reconnaissance ».
Estimant la reconnaissance par la Turquie « improbable », l’auteur invite à éviter « le piège de la revanche », à « redéfinir la reconnaissance » en la traduisant en progrès économiques et démocratiques, et exhorte le pays à ne plus se définir par sa douleur, mais par sa capacité à se réinventer et à rayonner. Tout un programme.
Sans s’attarder sur chacun des éléments de cet argumentaire – dont aucun, ou presque, ne résisterait à un examen sérieux (qui parle de « revanche » ? qui s’oppose au progrès démocratique ou économique ?) – chacun en saisira la logique : opposer le passé à l’avenir, l’« ancien » au « nouveau », selon une rhétorique désormais bien huilée, fondée sur la fracture et la division. Les partisans du pouvoir en place s’attribuant bien sûr dans ce schéma le beau rôle, celui des tenants de la modernité, les autres étant implicitement relégués au rang de passéistes. Simple comme bonjour !
Ce raisonnement pour le moins mécanique et sommaire fait toutefois fi d’une donne fondamentale : Ce sont précisément les mobilisations pour la reconnaissance du génocide qui ont conféré à l’Arménie, petit pays du Caucase, une visibilité mondiale, de Moscou à Washington, de Paris à Buenos Aires. C’est la haute intensité planétaire de la dénonciation du génocide, crime contre l’Humanité, qui l’a relié à l’Universel. C’est son caractère sacré qui a unifié et dynamisé depuis cinq générations tous les Arméniens et leurs amis de par le monde, leur octroyant une force et une cohésion enviée et admirée sur tous les continents.
Ces combats ne représentent en rien un handicap pour les Arméniens. Outre leur dimension éthique, ils façonnent leur motivation, participent de leur pouvoir et de leur volonté de construire en effet une Arménie puissante, démocratique et unie. Pourvoyeurs d’énergie, ils constituent un levier et non un fardeau. A l’inverse des manœuvres de démobilisation actuelles, génératrices de divisions, de défaitisme, qui désarment moralement la partie arménienne sans pour autant « amadouer » le fascisme turc ni le détourner de ses visées, ne faisant au contraire que potentialiser sa haine en y ajoutant le mépris.
On ne reviendra pas ici sur les multiples gestes de soumissions qui accompagnent ces postures désastreuses des autorités. Chacun les a en mémoire. Ce mois d’avril a cependant fourni une suite en France à la triste litanie des humiliations subies depuis quelques années. La non-invitation du primat de l’Eglise arménienne, du représentant du Haut-Karabakh et des coprésidents du CCAF à l’inauguration de l’ambassade d’Arménie, le 28 avril à Paris. Ceux-là mêmes dont les engagements ont forgé depuis des décennies l’amitié franco-arménienne et ont donné à l’Arménie la place qui est aujourd’hui la sienne dans le paysage national.
Ce triste événement a évidemment suscité la joie non contenue des milieux nationalistes turcs, qui n’espéraient pas une telle aubaine. Il a aussi aiguisé l’appétit de certains diviseurs, qui, profitant de cette opportunité se sont précipités dans leur plus belles tenues à la garden party du 7-11 rue Bénouville pour rappeler leur existence – à toute fin utile. Élégants et classes… On parle ici, bien sûr, de leurs costumes.
Ara Toranian
Photo : Bardig
