Votre panier est actuellement vide !
Votre publicité ici
(Pendant 7 jours)
Votre publicité ici
(Pendant 7 jours)
La tentative de schisme au sein de l’Église apostolique arménienne a franchi, le 26 octobre, un nouveau palier avec la bénédiction étatique que lui a apportée le Premier ministre, en participant à la messe dissidente de Hovhannavank et en baisant la main du prêtre défroqué qui défie le Saint-Siège d’Etchmiadzine. Ces gestes, d’une charge symbolique considérable, s’inscrivent dans la longue série d’agressions dirigées contre l’un des piliers identitaires les plus incontestables de la nation arménienne — que l’on soit croyant ou non, attaché à ce culte ou à d’autres.
Au-delà de l’émotion légitime que suscite cette nouvelle ingérence inconstitutionnelle du pouvoir politique dans le domaine du religieux, se pose une double question : quels objectifs poursuit cette entreprise, et selon quelles méthodes — ici comme ailleurs — espère-t-on atteindre les fins fixées ?
L’hostilité du camp Pachinian envers la hiérarchie ecclésiastique s’est exprimée dès les premiers jours de la « Révolution de velours », dans le sillage de polémiques récurrentes — parfois justifiées, souvent instrumentalisées — visant l’institution. Mais il est aujourd’hui impossible de dissocier les attaques récentes contre Etchmiadzine du contexte géopolitique dans lequel elles s’inscrivent.
Depuis la guerre des 44 jours, le Saint-Siège arménien s’est affirmé comme le gardien du temple des intérêts nationaux, face à un pouvoir politique contraint de gérer les séquelles de la défaite et les humiliations qui l’ont accompagnée. Ce premier rôle, il fallait bien que quelqu’un l’assume — comme il fallait aussi, peut-être, que d’autres endossent le plus ingrat. Mais pourquoi, dans ce second cas, tant d’excès de zèle ? C’est là que le bât blesse.
Le Catholicos, pour sa part, a fait ce qu’on attendait de lui : dès 2021, il s’est rendu en pèlerin dans ce qu’il restait de l’Artsakh, puis il a défendu cette cause et celle des otages dans différentes tribunes, notamment à Berne, le 31 mai 2025. L’Église, cependant, a semblé — à son corps défendant — outrepasser ses prérogatives lorsque, en 2024, l’un de ses archevêques, ayant pris ses distances avec Etchmiadzine, a dirigé un mouvement populaire ouvertement destiné à renverser le gouvernement. Tentative maladroite de rééditer la geste de 2018 : même mise en scène, mêmes méthodes, mais sans le souffle ni le savoir-faire de ceux qui, à l’époque, surfaient sur le dégagisme et bénéficiaient du soutien discret des officines aguerries aux révolutions de couleur.
Ces manifestations de masse, censées pallier l’impuissance d’une opposition discréditée par le bilan de l’ancien régime, servent aujourd’hui de prétexte à une vague de répression violente. Il serait toutefois bien simpliste d’en réduire la cause à ce seul aspect des choses. Ce mouvement de contestation a en effet périclité depuis longtemps.
Ces coups portés aujourd’hui à l’Eglise et aux grands symboles de la nation arménienne ne sauraient en revanche être séparés d’un double contexte. Celui de la pression turco-azerbaïdjanaise, qui, poussant son avantage, exige des gages de soumission d’Erevan, voire de repentance. Et celui d’un pouvoir affaibli face à la menace extérieure (du fait entre autre de son virage géostratégique de 2018), qui a besoin pour perdurer d’étendre son contrôle sur la population, coûte que coûte.
Pour ce faire, il s’appuie sur deux leviers : la bataille idéologique et la coercition.
La première exploite l’épuisement d’un peuple traumatisé par trente ans de guerre et avide de paix. Moralement affaiblis, les Arméniens deviennent vulnérables à une remise en cause insidieuse de leurs fondamentaux, enveloppée d’un « wokisme » de pacotille : Église, génocide, Mont Ararat, Constitution, Artsakh, diaspora — tout y passe, au nom d’un modernisme artificiel. À ce travail de sape idéologique s’ajoute la promesse d’un bien-être matériel, attesté par la hausse du pouvoir d’achat depuis 2018, dont on espère qu’il pansera les plaies… ou anesthésiera les consciences.
Le second levier, plus brutal, repose sur la coercition. À l’instar de ses voisins, l’Arménie s’enfonce dans une dérive autoritaire : arrestations arbitraires, intimidations, instrumentalisation du judiciaire. Une garde prétorienne, fidélisée et généreusement rétribuée, s’emploie à maintenir le pouvoir en place, quitte à piétiner les principes de l’État de droit que la révolution promettait de restaurer.
L’affaire de l’Église, comme celles des autres institutions prises pour cibles, obéit à la même logique d’autodestruction nationale. Le panturquisme n’a plus besoin d’effacer ou de vassaliser l’Arménie : le pouvoir en place se charge, par procuration, d’en miner les défenses immunitaires — son unité, sa mémoire, son esprit de résistance — et d’instaurer, en guise de paix ou de renouveau, une collaboration travestie en apaisement. Un scénario tristement classique, facilité cette fois par le dérèglement de la dissuasion stratégique qui, mutatis mutandis, tenait jadis les voisins en respect.
En s’attaquant à l’Église, le gouvernement applique la même méthode qu’ailleurs : identifier des dissidents ou des obligés, ouvrir une brèche, y injecter le poison de la division. Mais dans ce cas précis, les dommages risquent d’être historiques et planétaires. Plus graves encore que dans tout autre domaine. Sous l’oeil gourmand de l’axe Ankara-Bakou.
Ara Toranian