Lors de la conférence ASOF 2026, DiasporArm n’a pas participé en simple observateur, mais en tant que contributeur actif. Son fondateur, Hovel Chenorhokian, a présenté trois initiatives concrètes lors d’une session parallèle consacrée aux relations avec la diaspora. Chacune répond à des défis que l’ASOF place elle-même au cœur de l’avenir de l’Arménie : combler le déficit de leadership, développer Armenopedia et lancer Luys – La Chaîne Arménienne.
1. Combler le déficit de leadership du monde arménien
Chenorhokian a ouvert son intervention par un constat sans concession : nous ne disposons d’aucun leadership collectif. Il n’y a pas de pilote dans le cockpit. À travers nos communautés fragmentées, nous manquons d’une vision commune à long terme, des bases institutionnelles nécessaires à la coopération et des structures capables de coordonner nos ressources considérables, mais dispersées. Nos institutions existantes ne sont pas le problème ; elles constituent au contraire un atout. Encore faut-il les encourager et les inciter à coopérer plutôt qu’à se faire concurrence.
Selon lui, la réponse consiste à créer les conditions favorables à l’émergence d’un leadership d’idées (Thought Leadership) : des femmes et des hommes capables de se projeter à cinquante ans, dotés de la sagesse nécessaire pour dépasser nos divisions et bâtir une coopération à l’échelle de la nation, bénéficiant d’une intégrité et d’une crédibilité incontestées, ayant fait leurs preuves dans leur domaine d’expertise et, surtout, animés d’une profonde humilité — non pas désireux de devenir des chefs, mais résolus à servir.
Un tel leadership poursuivrait quatre objectifs majeurs. Premièrement, faire véritablement vivre une identité nationale commune, au-delà de toutes nos différences. Deuxièmement, combler le déficit structurel de la diaspora et organiser nos ressources collectives, car le problème n’est pas le manque de générosité des Arméniens, mais l’absence d’un mécanisme de collecte de fonds unifié et digne de confiance. Troisièmement, fixer un niveau d’ambition à la hauteur du potentiel de l’Arménie et des Arméniens sur la scène internationale : des dirigeants politiques influents, des ministres, des Premiers ministres, une présence médiatique forte, des licornes arméniennes et des lauréats du prix Nobel — d’ici vingt ans. Enfin, inscrire à l’agenda des questions que personne d’autre n’aborde aujourd’hui.
Il a cité en exemple la Congrégation mékhitariste. Quatorze religieux seulement y demeurent. Le Vatican a nommé un administrateur. Pourtant, cette Congrégation — présente à Venise, Vienne, en France, au Liban et en Égypte — détient un patrimoine matériel et immatériel d’une valeur nationale inestimable. Or, cette question ne figure à l’ordre du jour de personne. Elle devrait figurer au nôtre.
Compte tenu de la perte de crédibilité des institutions politiques et religieuses, ce leadership devra émerger de nos deux piliers les plus solides : le monde académique et celui de l’entrepreneuriat. Les personnes qualifiées existent déjà : des femmes et des hommes qui ne recherchent ni titres ni reconnaissance. Il nous appartient de les réunir autour d’une même table.
Son appel à l’action était sans équivoque : plutôt que de considérer cette session comme un simple panel de discussion, l’ASOF 2026 devrait marquer un tournant avec le lancement d’un groupe de travail chargé d’identifier les femmes et les hommes qui formeront le noyau dur de ce futur leadership. La salle a répondu présente. La session s’est prolongée bien au-delà du temps prévu, la discussion laissant progressivement place à un véritable engagement.
2. Armenopedia : cartographier le monde arménien
Pendant la guerre de 2020, un appel est arrivé d’Arménie : quelqu’un connaissait-il un ingénieur en acoustique au sein de la diaspora ? Des soldats mouraient. Un dispositif capable de détecter les drones une minute plus tôt pouvait sauver des vies. Personne n’avait de réponse, parce que personne ne disposait d’une cartographie des compétences arméniennes.
C’est précisément cette lacune qu’Armenopedia entend combler.
Chenorhokian a présenté Armenopedia comme une initiative mondiale dotée d’une mission claire : recenser l’immense vivier de talents arméniens à travers plus de 600 spécialités répertoriées, documenter chaque profil selon un format concis, standardisé et complet, et réduire le déficit d’information qui fragmente aujourd’hui le monde arménien.
La base de données rassemble actuellement plus de 20 000 entrées, organisées en neuf chapitres : personnalités éminentes, étudiants, établissements d’enseignement, institutions religieuses, organisations, communautés, commerce, industrie et hôtellerie-restauration.
Ce qui distingue Armenopedia d’un simple annuaire est son interconnexion. Le profil d’un étudiant renvoie aux chercheurs, entreprises et autres étudiants de son domaine, ouvrant ainsi des perspectives de mentorat, de stages et d’emploi. La page d’un établissement scolaire présente ses anciens élèves classés par année de promotion. La spécialité d’une entreprise est reliée à l’ensemble des acteurs arméniens exerçant dans ce secteur à travers le monde. Les tableaux peuvent être triés selon le chiffre d’affaires, les dons, le patrimoine net, le nombre de citations académiques ou encore l’indice H (H-Index), faisant de la plateforme un véritable outil stratégique au service du monde arménien.
L’ambition ultime d’Armenopedia est de donner davantage de visibilité aux Arméniens, de favoriser la coopération entre les différentes régions de la diaspora et de renforcer les liens culturels, éducatifs et économiques qui unissent les communautés arméniennes à travers le monde.
3. Luys : une chaîne de valeurs pour le monde
La troisième initiative que DiasporArm a présentée à Dilijan est sans doute la plus ambitieuse par son ampleur. Luys — le mot arménien signifiant lumière — est un projet de réseau mondial de plateformes médiatiques consacré à la diffusion de contenus responsables, inspirants et porteurs de valeurs.
Sa mission repose sur deux piliers. D’une part, promouvoir les valeurs humaines et civiques qui permettent de construire des individus et des sociétés solides : la discipline, le sens de l’effort, la persévérance, l’intégrité, l’empathie et l’exigence. D’autre part, sensibiliser le public à notre responsabilité collective envers l’environnement.
Sa vision est elle aussi double. La première consiste à élever le système de valeurs en Arménie comme au sein de la diaspora. La seconde, plus ambitieuse encore, est de faire de l’Arménie un véritable phare de lumière, d’éthique et de savoir au service du monde.
À une époque où des plateformes comme TikTok influencent les valeurs de toute une génération d’une manière qui suscite de nombreuses interrogations, Luys propose une autre voie : des contenus multilingues, attractifs et accessibles, centrés sur les valeurs humaines et civiques, diffusés sous forme d’animations, de courts métrages et de récits visuels.
Cette inspiration n’a rien de théorique. Entre 2010 et 2020, des programmes éducatifs diffusés sur les réseaux sociaux chinois ont contribué à faire évoluer les valeurs de 1,5 milliard de personnes, en encourageant le civisme, l’honnêteté et la discipline. Comme première étape concrète, DiasporArm a doublé en arménien plusieurs de ces vidéos chinoises, créant au passage un pont symbolique entre l’arménien oriental et l’arménien occidental.
Luys ne se limite pas à un projet destiné aux Arméniens. Il répond à des enjeux universels, à un moment où, selon les propres mots de Chenorhokian, le monde est « en quête de repères ». Malgré sa taille, l’Arménie possède une profondeur culturelle, des talents dispersés dans sa diaspora et une tradition morale qui lui permettent d’apporter une contribution significative à cette quête. Luys se veut l’instrument de cette contribution : une forme de soft power, bien plus durable et potentiellement plus influente que n’importe quelle campagne de relations publiques, et qui, avec le temps, pourra devenir autonome.
Une présence porteuse de sens
DiasporArm n’est pas venu à Dilijan en simple observateur. Les trois initiatives présentées — autour du leadership, de la connaissance et des valeurs — constituent des réponses concrètes aux défis que l’ASOF identifie depuis cinq ans : comment le monde arménien peut-il mobiliser l’ensemble de ses ressources au service de l’avenir de l’Arménie ?
L’initiative sur le déficit de leadership appelle à la création d’un groupe de travail et à une coopération interinstitutionnelle, en s’inspirant de modèles éprouvés au sein de la diaspora afin de construire une structure à la hauteur de notre ambition collective. Armenopedia apporte l’infrastructure nécessaire pour permettre au monde arménien de mieux se connaître lui-même et pour relier ses talents dispersés en un ensemble cohérent. Quant à Luys, elle propose une vision de ce que l’Arménie pourrait transmettre au monde si elle choisissait de parler d’une seule voix.
À l’ASOF, Vatche Sahakian a clairement exposé l’enjeu : les Arméniens des États-Unis, du Canada et d’Europe occidentale génèrent chaque année environ 100 milliards de dollars, alors que les institutions de la diaspora n’investissent que 0,3 % de cette somme dans notre avenir commun. Le potentiel existe. Ce qui a fait défaut jusqu’à présent, c’est l’architecture permettant de le libérer. C’est précisément cette architecture que DiasporArm est venu construire à Dilijan.
- Rapport de la conférence : https://diasporarm.org/fr/portfolio/armenian-society-of-fellows-annual-conference-2026/
- Présentation : https://diasporarm.org/fr/portfolio/diasporarm-at-asof-2026-leadership-knowledge-and-values/
- Vidéo de 3 minutes : https://youtu.be/jMny_hC68Aw
