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Comment lire cette élection de juin ? par Michel Marian

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©armenews.com

A sept semaines des élections législatives en Arménie, les enquêtes d’opinion dégagent trois tendances. La première est l’ascendant exercé par le Contrat civil de Nikol Pachinian, sans que l’on sache s’il disposera d’une majorité suffisante pour gouverner seul. La seconde est la légère avance prise par le nouveau parti « Arménie forte » de Samvel Garabédian, sur les autres concurrents notables : l’alliance Arménie de Robert Kotcharian avec le parti dachnak, et le parti Arménie prospère de Gaguik Tsaroukian. La troisième tendance est le maintien d’une moitié d’électeurs ne se prononçant pas, en contraste avec les enjeux nationaux et internationaux qui sont prêtés à ce scrutin.
2 critères majeurs expliquent les choix déjà faits ou restent à faire : la personnalité et le positionnement géopolitique, à quoi s’ajoute, pour Pachinian et Kotcharian, le bilan. C’est donc à travers plusieurs schémas qu’on peut lire cette élection : referendum sur le bilan de Pachinian, compétition géopolitique dans le duel Pachinian-Kotcharian, voire le match à trois incluant Garabédian, possibilité ou illusion d’une troisième force en puissance chez Tsaroukian ou Garabédian.

Dans un espace post- soviétique où la méfiance vis-à-vis des hommes politiques est assez prononcée, la perception par les électeurs des motivations des uns et des autres à entrer dans la carrière peut beaucoup compter. Tsaroukian est un homme d’affaires, devenu philanthrope puis homme politique, peut-être pour consolider sa popularité, sans qu’on voie bien quelle marque son parti a voulu imprimer en près de dix ans de junior partnership de la majorité. Garabédian a le même profil, mais en beaucoup plus grand car sa fortune s’est construite en Russie et qu’il semble bien avoir eu un projet politique en s’installant l’an dernier en Arménie. Celui de rapprocher l’Arménie de la Russie, dont il a le passeport, ainsi que le gouvernement de l’Eglise apostolique. Le parcours de Kotcharian est différent : jeune cadre communiste au Nagorno-Karabagh, il a conquis une place majeure dans le commandement militaro-politique arménien de la région, qu’il a ensuite monnayée contre le pouvoir en Arménie, au moment où celle-ci était paralysée par sa victoire militaire et le poids que la Russie y avait pris. Pachinian a commencé en journaliste militant, percé en 2008 comme tribun, surgi en 2018 comme stratège capable de déceler la fenêtre d’une semaine où le pouvoir traverserait un vide juridique, puis de conduire lui-même, sans violence, dans les régions d’Arménie un mouvement populaire inédit depuis 1988.

Cette vocation à désenclaver l’avenir, rappelée constamment par une préoccupation pour la jeunesse, a pu se développer après la défaite du Karabagh en ajoutant à une proximité culturelle et à l’adoption d’un modèle économique commun avec l’Occident, un rapprochement politique et stratégique. Cette double marque est encore présente dans sa campagne qui porte comme thème dominant la paix, mais aussi l’engagement que toute ville ait son stade. La continuité de cette promesse et sa viabilité sont déjà perceptibles dans les signes d’enrichissement, la multiplication des équipements, les hauts salaires d’une partie de la jeunesse, qui commence à s’insérer dans les échanges mondiaux .
Ces progrès, consolidés par l’Etat, qui a relevé un certain nombre de prestations sociales, privent l’opposition d’angles d’attaque. Les soutiens de Kotcharian ont le désavantage d’incarner les tensions du passé. Leur refus des concessions abusives à Bakou apparaît le plus souvent déphasé.

Mais Garabédian, lui, est un homme nouveau. Certes il fait de la politique à l’ancienne, agitant l’espoir de gains miraculeux, et ses partisans sont accusés d’acheter des votes. Sa démarche ressemble beaucoup à celle du géorgien Ivanichvili. Comme si Moscou n’avait trouvé d’autre méthode pour faire revenir l’Arménie dans son giron. En agitant la même illusion : l’Arménie a une chance de récupérer tout ou partie du Karabagh, comme la Géorgie de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud, si elle rend à Moscou les clés de la négociation et la maîtrise du calendrier. En attendant ces bienfaits les nouveaux opposants ont mis la sourdine sur l’Artsakh. Comme s’ils s’étaient résignés à ne pas être la troisième force, capable de remplacer, en pleine crise américano-iranienne, un premier ministre habitué à jouer avec les Grands dans un monde instables, mais une carte d’appoint dans la main de Moscou.

A un moment où les nationalistes n’ont pas le vent en poupe après la défaite d’’Orban, l’exploitation des traditions religieuses menacées ne suffit pas et doit être croisée avec une défense des droits de l’homme. Poutine a tracé la voie en se posant en protecteur des « pro-Russes d’Arménie », et en prophète des plaies économiques qui vont s’abattre sur l’Arménie. Pachinian a plaidé auprès de l’UE pour qu’elle débloque le dossier de la Géorgie. On ne peut dire plus clairement que voter pour lui sera aider à l’affirmation de l’Europe dans le sud Caucase. Après l’élection, quelle que soit la majorité qu’elle lui donne, il sera bon que la nouvelle constitution, annoncée aujourd’hui par Pachinian en réponse à tout nouveau problème, s’appuie sur une doctrine claire et démocratique, par exemple en abolissant la mission nationale de l’Eglise et en introduisant la décentralisation. Autant la flexibilité est une capacité en diplomatie, autant la création d’institutions durables en est une en politique intérieure.

Michel Marian
Article paru dans NAM 339 (mai 2026)

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