On ne mesure pas assez le caractère extraordinaire de la performance de Simon Abkarian incarnant « de Gaulle », ainsi que la portée symbolique et politique de cette performance.
Un Arménien pour incarner « de Gaulle » ? La nouvelle avait de quoi laisser incrédule. Puis inquiet. En particulier eu égard au courant identitaire nationaliste de plus en plus prégnant dans l’hexagone. Un Arménien pour incarner le plus français des Français ?? On entendait déjà crier à l’outrage. Qui plus est un Arménien typé, basané, à l’arménité chevillée au corps, et ayant de surcroît joué des rôles de gangster ! Comment ce miracle a-t-il été rendu possible ?
Saluons avant tout l’inspiration d’Antonin Baudry qui, en l’espèce, coche lui toutes les cases de l’enracinement : Louis-le-Grand, X – Ponts, Normale sup, cabinet ministériel. Or, A. Baudray pense à S. Abkarian, comme « une évidence », pour incarner le général. Il perçoit et assume que l’épaisseur et la profondeur du caractère priment sur l’apparence. Que l’âme et la vibration profonde prévalent sur la conformité. C’est là que l’arménité entre en jeu. Qui, quelle trempe d’âme pour incarner un de Gaulle exilé, banni, extrêmement isolé, condamné à mort par les autorités de son pays, apatride, dont le pays occupé est désormais soumis à la loi de l’envahisseur ? Qui pour incarner un tel irrédentisme et une telle résilience ? A. Baudray songe à S. Abkarian. Grâce lui soit rendu. Et de fait, ainsi que S. Abkarian l’évoque (NAM 340), il y a résonance avec le vécu arménien. Qu’un Arménien ait été choisi pour incarner de Gaulle n’est pas un hasard. Et ce n’est pas dépourvu de grâce. Régulièrement, au moment où on n’y croit plus, il se trouve un fait, un être, une synchronicité, comme une intervention de la grâce, qui rappelle et ravive la flamme arménienne.
La portée symbolique de la performance est forte. Le philosophe dira que l’essence prévaut sur la contingence. Qu’il existe un espace de l’être qui échappe au déterminisme, au type, et qui procède de l’universel. Boris Pasternak disait : « L’appartenance à un type, c’est la mort de l’homme ». Celui qui travaille sur lui-même s’affranchit de son conditionnement et de ses origines, il accède à la conscience pure et à l’universel. Au-delà des identifications. C’est à partir de cet espace que S. Abkarian a pu être de Gaulle, incarner le plus grand des Français. Tel a été le tour de force. Saluons la performance. Et exprimons notre gratitude. Il l’a fait ! Quelle fierté. Aboutissement d’une vie de travail et de persévérance à travers les hauts et les bas.
Le triomphe de l’universalisme
Et ceci nous amène en fait au cœur du débat identitaire contemporain. Opposant la tendance mondialiste, qui dit, en somme, « Nous sommes tous du tronc, ne nous fatiguons pas avec les branches », à la tendance nationaliste qui clame : « Je suis de la branche, ne me parlez pas du tronc ! ». Oui, la performance de S. Abkarian incarnant de Gaulle a une portée politique. Elle montre la troisième voie, celle de la synthèse : d’un universalisme qui ne renonce pas pour autant à ce qui le constitue. Une fois le tronc commun clarifié, il est possible d’aller et venir sur chaque branche. Etabli au centre de la roue, il est possible d’aller sur chaque rayon. D’être « 100% français, 100% arménien » comme disait un autre grand Charles.
Par cette performance, S. Abkarian s’inscrit d’ailleurs dans le sillage des Aznavour et des Verneuil : celui de la parfaite intégration au point de devenir un contributeur de premier plan à la culture du pays d’accueil. Voilà une forme du génie arménien. Un mot ici sur le parcours exceptionnel parfois méconnu d’Henri Verneuil – Achod Malakian. Voilà un homme qui arrive en France avec sa famille lorsqu’il a 4 ans, dans le complet dépouillement des réfugiés, sort diplômé des Arts et Métiers, et devient le metteur en scène français qui totalisera le plus grand nombre d’entrées au box-office ! Dirigeant les plus grands : Gabin, Ventura, Delon, Belmondo mais aussi Henry Fonda ou Omar Sharif. Ce qui l’autorisait à dire « Je suis arménien, mais plus français que moi tu meurs ».
L’ADN de la diaspora comporte cet impératif catégorique de l’intégration. Quel Arménien de la diaspora ne s’est pas entendu dire : « Quand tu es à Rome, tu fais comme les Romains ». Ligne de conduite justifiant souvent le sacrifice de la langue ancestrale sur l’autel de l’intégration. Mais non sans résultat sublime comme on le voit. L’accès à l’universel. Et en cela montrer l’exemple au monde.
L’autre face de cet ADN est que le retour à l’arménité n’est autorisé – consciemment ou inconsciemment – qu’à raison de cette parfaite intégration. « Le premier devoir d’un Arménien est de parfaitement s’intégrer. Et c’est seulement alors qu’il a vocation à revenir à ses racines » m’avait dit jadis Janine Altounian. Le parcours d’Aznavour revenu sur le tard à l’Arménie en témoigne. Celui de Verneuil également. Ce dernier ne s’autorise à revenir à l’arménité qu’au soir de sa vie, clôturant sa carrière avec Mayrig et 588 rue Paradis. Enfin, puisqu’on évoque Aznavour et Verneuil, rappelons au bon souvenir leur comparse plus discret mais non moins intégré, l’acolyte et fidèle de Belmondo, Charles Gérard – Gérard Adjémian.
L’union et le champ de bataille culturel
S. Abkarian appelle à l’union : banque arménienne, institut chargé de financer des œuvres culturelles arméniennes, fonds de soutien au financement des démarches judiciaires… Oui. Oui. Oui. Une union culturelle également. A Paris intra-muros, par exemple, il existe pas moins de six lieux dédiés à la culture arménienne (Centre Alex Manoogian, Bibliothèque Nubar, Maison de la Culture arménienne, Yan’s, JAF Paris, Espace Sainte Croix). Si l’on ajoute les banlieues, le nombre double. Et pas un seul bar-restaurant ayant pignon sur rue à Paris. Le regroupement en un seul, ou deux lieux bien connectés en termes de transport aux communautés de banlieue, assorti d’un lieu de restauration, relève d’une extrême nécessité. Dans le prolongement d’un changement de posture, désormais à pied d’œuvre, où la charité et la perfusion laissent place à la créativité, la coopération et l’autonomie. Ce changement de posture appelle à honorer les grandes figures arméniennes historiques. S. Abkarian, évoquant l’amiral Dartige du Fournet ou Berlin 1921, encourage les Arméniens à se saisir de leur récit national. Certes, le Musa Dagh a fait l’objet d’une grande œuvre, La Promesse (Tery George, 2016). Le naufrage des 18.000 entrées (pour un budget de 90 millions de dollars) a témoigné du désastre qui guette les Arméniens lorsqu’ils sont divisés, et de la nécessité absolue de mettre les egos de côté et de faire l’union sacrée. Quant à Soghomon Tehlirian, si le procès historique est narré dans Mayrig et Une histoire de fou (R. Guédiguian, 2015), nul doute qu’une œuvre entièrement consacrée à l’action héroïque des commandos arméniens de l’opération Némesis raviverait la flamme hay. Songeons encore aux œuvres puissantes que sauraient inspirer Vartanank, l’Artsakh et le Syunik sous David Bek, le Sassoun en 1894, Zeïtoun en 1895 puis 1915, Van en 1895, l’expédition de Khanassor et 1915, Sardarapat 1918, l’épopée de Monte Melkonian… Comme dit S. Abkarian, l’histoire n’est pas finie, et elle a des pages magnifiques pour aider les Arméniens à écrire celles qui viennent.
Thomas DILAN
