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Moches coups à Moscou

Comment en disconvenir ? La Russie de Poutine a manqué à tous ses devoirs. L’opération de nettoyage ethnique méthodiquement menée contre l’Artsakh montre à elle seule l’étendue du désastre. Envoyées sur place pour protéger les populations locales, les forces russes d’interposition ont, en effet, assisté pendant neuf mois, en spectatrices, au blocus à caractère génocidaire organisé contre elles par Bakou. Ces troupes n’ont pas non plus levé le petit doigt pour prévenir ou contrer l’offensive militaire du 19 septembre, ni sauver les dirigeants de l’Artsakh aujourd’hui emprisonnés. Pas plus que la base russe de Gumri n’a bougé lorsque la soldatesque azerbaïdjanaise a franchi, en septembre 2021, la frontière de l’Arménie pour occuper environ 150 km2 de son territoire souverain. Et ce, au mépris des obligations découlant de l’alliance stratégique arméno-russe signée le 29 août 1997.

Cette « défection» de la Russie, aussi perçue comme une « trahison », est d’autant plus mal ressentie que Poutine n’a jamais cessé de vendre des armes de pointe à Bakou, et ce, bien avant la Révolution de velours, alors même qu’il s’appuyait sur des présidents arméniens à sa botte. En témoignent les déclarations d’Ilham Aliyev en 2018 se vantant d’avoir acheté pour 5 milliards de dollars de matériel de guerre russe, dont 4 milliards de dollars entre 2010 et 2014. Il est donc erroné d’affirmer que le lâchage militaire de l’Arménie serait la conséquence exclusive de l’arrivée au pouvoir de Pachinian. D’autant que la Russie ne lui avait quasiment pas livré d’armes entre 2004 et 2009, sous le règne de Kotcharian (supposé proche de Poutine) et que celles vendues à « prix d’ami » jusqu’en 2017 au régime Sarkissian, se sont avérées défectueuses durant la guerre des 44 jours (pschitt des missiles Iskander, flop des quatre avions de chasse Su-30 restés cloués au sol, etc.…).

Après un tel bilan, Moscou ne paraît donc guère fondé à reprocher à l’Arménie de chercher à « diversifier ses relations dans le domaine de la sécurité », pour reprendre l’expression employée par Pachinian devant le Parlement, le 15 novembre. D’autant qu’avec la guerre en Ukraine, qui mobilise toutes ses ressources militaires, la Russie est moins que jamais en situation de vendre des armes à des tiers.

Dans ce même domaine des critiques injustifiées, il est encore plus malvenu de la part de Moscou d’invoquer l’accord de cessez-le-feu du 9 novembre 2020 pour afficher ses prétentions sur le « contrôle » des routes envisagées entre l’Azerbaïdjan et la République autonome du Nakhitchevan, via l’Arménie, comme le stipulait l’article 8 de ce document. Ledit accord étant devenu de facto caduc, en raison des multiples violations que lui ont fait subir Bakou ainsi que le Kremlin. Dans ces conditions, n’est-il donc pas pour le moins « étrange » de se référer à un texte aussi obsolète, dont aucune des clauses n’a été respectée, à l’exception de celles défavorables à l’Arménie ?

Un même sentiment d’illégitimité émane également des critiques russes sur l’adhésion de l’Arménie à la Cour pénale internationale (CPI). En position manifeste d’infériorité militaire face au tandem turco-azerbaïdjanais, cet Etat, menacé et en partie occupé, devrait-il de surcroît se priver de cette protection juridique, instaurée pour prévenir et punir les crimes de guerre ? Et ce, au motif que Poutine s’est, de lui-même, mis en délicatesse avec cette institution ?

Ainsi, hélas, le regrettable contentieux arméno-russe actuel résulte moins de l’influence supposée de l’Occident sur Pachinian, pointée le 16 novembre par le ministère russe des Affaires étrangères, que de l’incurie, voire du cynisme, du régime poutinien, à l’égard d’un allié, qui avait pourtant toujours affirmé sa volonté de respecter les engagements diplomatiques inhérents à son système d’alliance, quelles que soient, dans un autre registre, ses aspirations légitimes à la démocratie. D’où l’alignement des votes d’Erevan sur ceux de Moscou à l’ONU, d’où sa participation à des missions controversées, comme celle auprès des militaires russes en Syrie (aide à caractère médical). ´

Par ailleurs, l’Arménie n’a jamais dénoncé son appartenance à la CEI, à l’OTSC, à l’Union économique eurasiatique, autant de structures dirigées par le Kremlin. Elle n’a fait que poursuivre et renforcer la diplomatie dite de « complémentarité », puis « multivectorielle », initiée sous les régimes prorusses précédents – faut-il le rappeler ? -, et qui l’ont conduite à se rapprocher de l’Europe, des États-Unis mais aussi de l’Inde. Des superpuissances sur lesquelles elle aimerait fonder ses espoirs (notamment la France), à défaut de pouvoir compter sur son allié historique russe, empêtré dans une guerre contre-productive en Ukraine, et sur des partenariats contre-nature du point de vue de ses intérêts stratégiques régionaux, avec le nouvel Empire ottoman en voie de reconstitution. Comme l’a encore montré le sommet panturquiste du 3 novembre à Astana, dans le pré carré musulman du Kremlin…

Ara Toranian

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