Alors que le premier ministre arménien Nikol Pachinian a adressé une fin de non-recevoir à la proposition du président russe Vladimir Poutine, de convoquer un referendum en Arménie appelant à choisir entre l’Union économique eurasiatique (UEE) dont elle est membre, et l’Union européenne (UE), dont elle aspire à devenir membre, la Russie accentue sa pression économique sur le pays du Sud Caucase, afin de donner un avant-goût des dangers qui guettent l’économie de l’Arménie au cas où celle-ci déciderait de renoncer aux avantages que lui accordent ses liens avec l’Union dirigée par la Russie au profit d’une intégration dans une Europe qui pour l’heure, ne représente qu’une petite partie de ses échanges commerciaux, bien inférieure en tout cas aux échanges avec la Russie. Lundi 1er juin, à moins d’une semaine de législatives cruciales au cours desquelles Pachinian brigue un troisième mandat, la Russie a ainsi frappé d’interdit d’autres produits importés d’Arménie, plus particulièrement les fruits. Comme ce fut le cas avec les autres produits alimentaires qu’il avait interdits pour la plupart interdits à la fin du mois dernier, l’organisme d’Etat russe de surveillance de l’agriculture Rosselkhoznadzor a invoqué des normes phytosanitaires de l’UEE auxquelles ils ne satisferaient pas en raison selon lui du contrôle peu rigoureux effectué par les autorités arméniennes.
L’agence gouvernementale a indiqué que cette mesure, qui devait entrer en vigueur dès le lendemain mardi, s’appliquait aux raisins comme aux fruits à noyaux tels que les abricots, les cerises et les pêches. Outre le calendrier électoral de l’Arménie, elle se cale sur son calendrier Agricole, puisqu’elle intervient juste avant le début de la récolte des abricots et des cerises dans le pays. La Russie s’est imposée depuis des décennies comme un marché clé pour ces cultures auxquelles travaillent des dizaines de milliers d’agriculteurs arméniens.
Nombreux aussi sont les agriculteurs arméniens qui cultivent des légumes exportés massivement là encore vers la Russie et ce depuis des années. Rosselkhoznadzor a bloqué leurs importations à la fin de la semaine dernière, faisant état de la découverte de « substances soumises à quarantaine” et donc dangereuses dans nombre de tomates, concombres, poivrons et autres légumes verts arméniens. Les importations de fleurs coupées et d’eau minérale d’Arménie avaient été interrompues peu avant en mai.
Ces mesures punitives confirment s’il en était besoin la détérioration des relations arméno-russes qui s’est accentuée après la tenue de deux sommets européens à Erevan début mai. Moscou n’a cessé depuis d’exercer des pressions sur le gouvernement arménien pour qu’il choisisse le plus vite possible entre ses initiatives sur la voie d’une adhésion à l’Union européenne et son maintien dans l’UEE, cette union commerciale menée par la Russie qui accorde de nets avantages aux exportateurs arméniens, qui disposent d’un accès libre de droits de douane au vaste marché russe.
Vendredi, la Biélorussie, le Kazakhstan et le Kyrgyzstan, tous trois membres de l’UEE, se sont joints à la Russie pour appeler Erevan à faire un tel choix par la voie d’un referendum “le plus vite possible”, comme l’avait souligné Poutine en recevant Pachinian le 1er avril dernier au Kremlin. Ils ont aussi implicitement menacé de suspendre l’appartenance de l’Arménie à ce bloc. Une demande que Pachinian a aussitôt rejetée.
Moscou accentue la pression sur Erevan à l’approche des élections du 7 juin qui voient le parti Contrat civil de Pachinian défié par des groupes d’opposition qui s’engagent à réparer des relations arméno-russes arrivées à un point de non-retour, malgré les signes très protocolaires d’une entente qui se dit cordiale, comme le message que vient d’adresser Poutine, dans ce contexte très tendu, à Pachinian pour son anniversaire, le premier ministre arménien s’étant d’ailleurs flatté quelques jours avant des liens d’amitié qui le liaient encore aujourd’hui au président russe.
Selon les chiffres du gouvernement arménien, la Russie a absorbé quelque 35,8 % du commerce extérieur de l’Arménie l’an dernier, suivie par la Chine (12,3 %) et loin derrière par l’UE (11,7 %). Les exportations arméniennes vers la Russie se montaient à un total de quelque 3 milliards de dollars en 2025, un chiffre qu’il convient de comparer à celui des produits exportés par les compagnies arméniennes vers des Etats membres de l’UE, évalués à quelque 667 millions de dollars.
L’UE a condamné lundi les pressions exercées par la Russie, qu’elle a accusée de chercher à “blesser l’économie de l’Arménie” et d’“influencer le résultat » des élections de dimanche, des accusations qui peuvent prêter à sourire venant d’une Europe qui n’hésite pas à utiliser l’arme économique dans ses relations avec les pays tiers ou qui s’est agenouillée devant l’allié américain Trump qui dégaine les droits de douane comme une arme politique léthale. Quant à « influencer le résultat” du scrutin arménien, les dirigeants européens ne s’en sont pas privés lors des deux sommets de début mai à Erevan, où ils ont ouvertement apporté leur soutien à Pachinian assorti de promesses de coopération proportionnelles aux menaces de mise à l’écart agitées par Moscou.
“Nous continuerons à aider l’Arménie à faire face à de telles tentatives de coercition », a ainsi déclaré le porte-parole de l’UE Anouar El Anouni, cité par l’AFP.
L’UE elle-même a été accusée par la Russie ainsi que par l’opposition arménienne d’ingérence dans le processus électoral à la suite de sa décision cette année d’envoyer “une équipe de réponse rapide hybride » à Erevan pour veiller à la bonne tenue du scrutin, en réponse à une demande en ce sens du gouvernement de Pachinian.
Les nouveaux interdits imposés par la Russie aux produits arméniens donnent du grain à moudre aux partis d’opposition de l’Arménie, qui ont inscrit la réparation des relations à l’ordre du jour de leurs campagnes électorales, même s’ils se gardent bien d’afficher leur proximité avec la Russie, au risque de passer pour des agents de l’étranger et d’être disqualifiés du scrutin, menace agitée régulièrement par Pachinian et son équipe. Les partis d’opposition en lice accusent Pachinian d’avoir attisé les pressions de la Russie et d’être responsable des interdits frappant les produits arméniens, tout en mettant en garde contre les effets dévastateurs sur l’économie nationale de telles mesures. L’ex-président Robert Kotcharian, qui est l’un des principaux adversaires de Pachinian à la tête de son alliance Hayastan, a ainsi mis l’accent sur cette problématique lors de son meeting du 31 mai sur la place de la Liberté de Erevan, en déplorant les tentatives de Pachinian de minimiser les tensions avec Moscou ; Kotcharian a ainsi prédit une crise grave entre l’Arménie et la Russie si Pachinian était réélu le 7 juin, une crise contre laquelle il ne dispose d’aucune solution, en dépit de ce qu’il prétend, a souligné le candidat de l’opposition.
