Dans une tribune publiée le 2 juin sous le titre « L’Inde riposte à la Turquie », le général de division indien à la retraite Harsh Kakkar analyse le durcissement des relations entre New Delhi et Ankara et met en lumière le rôle croissant de l’Arménie dans cette confrontation géopolitique.
L’auteur rappelle qu’après le séisme dévastateur qui a frappé la Turquie et la Syrie en février 2023, l’Inde avait été l’un des premiers pays à porter secours à Ankara dans le cadre de l’« Opération Dost ». New Delhi avait alors déployé un hôpital de campagne et envoyé d’importantes quantités d’aide humanitaire, espérant ainsi améliorer ses relations avec la Turquie. Une embellie de courte durée.
Selon Harsh Kakkar, les tensions ont rapidement ressurgi en raison du soutien constant de la Turquie au Pakistan, notamment sur la question du Cachemire. Le point de rupture aurait été atteint lorsque la Turquie, aux côtés de l’Azerbaïdjan, a apporté un soutien militaire et diplomatique à Islamabad lors de l’opération militaire « Sindoor ». Cette implication aurait provoqué une forte réaction de l’opinion publique indienne, conduisant à un boycott de la Turquie et de l’Azerbaïdjan.
L’auteur souligne que ce boycott a eu des conséquences économiques sensibles. Le tourisme indien vers les deux pays, qui représentait environ 400 millions de dollars de dépenses en 2024, aurait chuté brutalement. Des mariages prévus en Turquie ont été annulés, des universités indiennes ont suspendu leurs partenariats avec leurs homologues turques et plusieurs plateformes commerciales ont retiré des produits turcs de leurs catalogues.
Mais la réponse de l’Inde ne se limite pas au domaine économique. Harsh Kakkar estime que New Delhi a choisi de répondre à Ankara et à Bakou sur le terrain stratégique en renforçant ses partenariats avec les adversaires régionaux de ces deux pays.
L’Arménie occupe à cet égard une place centrale. L’auteur rappelle que Erevan a acquis ces dernières années plusieurs systèmes d’armes indiens de premier plan : lance-roquettes multiples Pinaka, radars Swathi, systèmes de défense aérienne Akash ainsi que des pièces d’artillerie de 155 mm. Il souligne que ces équipements ont été présentés lors du récent défilé militaire à Erevan et qu’ils sont désormais déployés face à l’Azerbaïdjan. Malgré les protestations répétées de Bakou, ni l’Inde ni la France n’ont renoncé à leurs livraisons d’armes à l’Arménie.
Pour le général indien, l’objectif est clair : mettre fin à l’avantage militaire unilatéral dont bénéficiait jusqu’à présent l’Azerbaïdjan dans le Caucase du Sud. Il affirme même que « l’équilibre militaire entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie n’est plus unilatéralement en faveur de l’Azerbaïdjan ».
La tribune va toutefois bien au-delà du Caucase. Selon Harsh Kakkar, l’Inde applique désormais à la Turquie la même logique que celle utilisée par Ankara contre New Delhi. Puisque la Turquie intervient dans l’environnement stratégique de l’Inde à travers son soutien au Pakistan, New Delhi entend désormais se projeter dans « l’arrière-cour » turque.
Cette stratégie passe par un rapprochement accéléré avec la Grèce et Chypre, deux pays en conflit avec Ankara. L’auteur rappelle que l’Inde a récemment élevé ses relations avec Chypre au rang de partenariat stratégique et signé plusieurs accords de coopération en matière de défense et de sécurité. Il évoque également les discussions concernant d’éventuelles ventes de missiles BrahMos et de drones indiens à Chypre, ainsi que le développement de la coopération militaire avec la Grèce.
Selon lui, la présence croissante de navires et d’équipements militaires indiens en Méditerranée orientale constitue un avertissement direct adressé au président turc Recep Tayyip Erdogan. « L’Inde rend désormais la pareille à la Turquie », écrit-il, estimant que New Delhi a abandonné une approche fondée exclusivement sur le soft power pour adopter une politique plus offensive dans les régions où ses intérêts sont contestés.
Cette analyse illustre l’émergence d’une nouvelle géopolitique reliant le Caucase du Sud, l’Asie du Sud et la Méditerranée orientale. Dans cette recomposition, l’Arménie apparaît de plus en plus comme l’un des partenaires privilégiés de l’Inde dans sa stratégie visant à contenir l’axe Turquie-Pakistan-Azerbaïdjan.
