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(Pendant 7 jours)

Le coût de la liberté, par Ara Toranian

Les dernières rencontres de N. Pachinian avec la diaspora l’ont montré : le charme n’opère plus de la même façon. Il faut dire que depuis 2018, la guerre est passée par là, avec ses milliers de morts. L’Artsakh a été rayé de la carte, ses habitants chassés de leurs terres et spoliés, tandis que leurs représentants sont emprisonnés et jugés à Bakou, dans des conditions iniques. Non, l’heure n’est plus à l’euphorie ! D’autant moins, que c’est aujourd’hui l’intégrité territoriale de l’Arménie qui se trouve dans la ligne de mire du panturquisme, dans un rapport de force déséquilibré.

Tout aussi grave : les assauts répétés contre les défenses immunitaires de la nation. Non plus seulement par l’ennemi, mais par le sommet même d’un pouvoir amené, sous la contrainte extérieure, à remettre en cause les fondamentaux du pays, jusqu’à parfois s’essayer, maladroitement, à lui faire porter la responsabilité de ses propres malheurs. Tel est globalement l’exercice auquel s’est astreint le Premier ministre à la fin janvier, en s’égarant à nouveau dans un début de discours révisionniste sur le génocide – vite abandonné toutefois -, ou en proposant la « transformation » idéologique d’un peuple selon lui trop « rêveur ».

Problème : comment décorreler cette posture humiliante des dirigeants arméniens de la situation de faiblesse de leur État en butte à une menace d’invasion permanente ? Et dès lors, pourquoi, compte tenu des dangers auxquels l’Arménie est confrontée, s’échiner à saper les bases du seul véritable partenariat stratégique existant : l’accord avec la Russie signé en 1997 ? Et ce, sans que l’on puisse prétendre le remplacer par une alliance alternative de ce niveau, sinon en « rêve ».

Il va sans dire que le risque d’isolement stratégique découlant de cet « entre-deux », favorise l’arrogance de l’ennemi dont le budget militaire est trois plus élevé que celui l’Arménie, malgré les efforts méritoires de son gouvernement. Bakou se serait-il d’ailleurs permis de violer les frontières de son voisin, du temps de l’entente cordiale entre Erevan et Moscou ? Il ne s’agit pas ici de mettre sur un piédestal la Russie, mais d’intégrer à sa juste dimension la nécessité des alliances. Si même un continent comme l’Europe ne peut s’en passer, comment un petit pays comme l’Arménie, confrontée à des États mus par une idéologie expansionniste et génocidaire, pourrait-il résister seul ?

Sur ce point, l’opposition, aussi discréditée soit-elle par ailleurs, n’a pas tort de dénoncer ce désarrimage historique, inscrit dans la logique de la Révolution de velours, elle-même influencée par les États-Unis. Déjà en 2018, ne signalait-on pas ici même l’offensive du soft power américain en Arménie, notamment via l’USAID (dont Trump vient d’annoncer la fin) ? S’agissait-il alors de faire le bien du pays, ou de déstabiliser un bastion russe réputé inexpugnable. Le doute est permis…

Si encore l’Amérique avait les moyens de garantir la sécurité de ce petit État démocratique, pourquoi pas. Mais s’il ne fallait pas « rêver » avec ses prédécesseurs, on est aujourd’hui plus que jamais loin du compte avec l’administration Trump, moins encline que tout autre à s’investir militairement dans une nouvelle zone à risques.
On glose beaucoup sur la non-fiabilité des Russes. Soit. Mais que dire de la versatilité américaine passée et présente ? En particulier en ces jours où le locataire de la Maison Blanche défraie la chronique en lâchant l’Ukraine ou en provoquant ses meilleurs amis (Canada, Danemark) au grand dam des Européens.

Au moins dans sa brutalité, la logique du Kremlin ne s’embarrasse pas de faux-semblants : tous les pays qui sont entrés en dissidence ont dû en subir les conséquences en termes de pertes territoriales (Géorgie, Ukraine, Arménie). C’est de cette façon que Moscou entend protéger son pré carré. Sans états d’âme. Comme les USA au Vietnam, à Cuba (la Baie des cochons) ou ailleurs, à chaque fois que des peuples changeaient de camps. Ainsi va la guerre, froide ou non. Faut-il s’en étonner ?

L’histoire ne repasse pas les plats. Et il serait bien vain de s’interroger avec quelques années de retard sur la pertinence, du point de vue de la sécurité de l’Arménie, de cette révolution de couleur, dont les leaders avaient cependant promis à l’époque qu’elle ne serait pas un Maydan et qu’elle n’entraînerait pas de modifications dans la politique étrangère de l’Arménie. Un engagement qui n’a pu être respecté, pour le moins.

Les choses étant désormais ce qu’elles sont, quelles solutions pour l’Arménie ? Entre Pachinian et les dirigeants de l’ancien régime oligarchique et autoritaire une troisième voie est-elle envisageable ?

À ce stade, il semble bien que sauf retour en force du gendarme russe (mais avec quelle incarnation intérieure acceptable ?), ou un sursaut massif et salvateur de l’Occident en sa faveur, à l’instar de l’exemple français, l’Arménie encourt toujours le risque de payer du prix de sa sécurité ses « rêves » de liberté. Ce qui constituerait une lourde défaite. Pour elle, et pour l’idéal démocratique.

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