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La liberté de choisir : qu’est-ce qui rend l’Arménie plus forte ? par Bèrge Jololian

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par

©armenews.com

Lorsque des médecins du Kirghizistan ont eu besoin d’aide pour soigner des enfants menacés de cécité, ils se sont tournés vers un confrère arménien.

En 2024, le Dr Tadevos Hovhannisyan s’y est rendu, a examiné 40 enfants et a formé trois spécialistes. Selon l’Armenian EyeCare Project, les médecins locaux ont ensuite commencé à pratiquer eux-mêmes des traitements au laser.

Des années auparavant, c’était Hovhannisyan qui apprenait. Des spécialistes de Los Angeles et de Londres l’avaient aidé à développer ses compétences. En 2015, il avait réalisé une intervention complexe sur la rétine d’un nourrisson de huit semaines à Erevan, tandis qu’un confrère à Londres suivait l’opération à distance et le guidait.

Une relation internationale avait fait naître une expertise arménienne : un savoir capable de servir les patients du pays et d’être transmis ailleurs. Son parcours offre un point de départ encourageant pour réfléchir à l’avenir de l’Arménie.

Le pays ouvre davantage de portes. Comment transformer ces ouvertures en capacités durables, en meilleures conditions de vie et en une plus grande liberté de décider de son avenir ?

Davantage de partenaires, davantage de possibilités

Pour un petit pays, la liberté de choisir se construit. Elle grandit lorsqu’une entreprise peut accéder à un nouveau marché, qu’une université peut nouer un partenariat de recherche supplémentaire ou que les forces armées peuvent obtenir des équipements essentiels sans dépendre entièrement d’un seul fournisseur.

Une dépendance excessive produit l’effet inverse. Lorsque trop de choses reposent sur une seule puissance extérieure, un désaccord peut toucher simultanément la sécurité, le commerce et l’énergie. Un pays peut conserver, en droit, sa liberté de décision tout en voyant ses choix réels se réduire dangereusement.

Les efforts de l’Arménie pour élargir ses relations méritent d’être reconnus.

En mai, Erevan a accueilli le sommet de la Communauté politique européenne, puis le premier sommet entre l’Union européenne et l’Arménie. Ce dernier a débouché sur un partenariat portant sur les liaisons de transport, l’énergie et les connexions numériques. Lors de la visite du président Emmanuel Macron, l’Arménie et la France ont également établi un partenariat stratégique, élargissant leur coopération dans des domaines tels que l’éducation, la technologie, les infrastructures et la défense.

Ce sont des avancées diplomatiques importantes. Leur valeur durable dépend de leur mise en œuvre : des universités capables de poursuivre des recherches communes, des entreprises prêtes à conquérir de nouveaux marchés et des institutions publiques capables de transformer les accords en programmes concrets.

La diversification doit apporter des compétences utiles et une plus grande liberté d’action, sans créer une nouvelle dépendance dangereuse.

L’Inde rappelle que cette démarche dépasse le choix entre la Russie et l’Occident. L’Arménie peut développer des relations fructueuses dans plusieurs directions, en fonction de ses propres intérêts. Aucun partenaire ne partagera toujours les priorités de l’Arménie. Disposer de davantage de possibilités permet de mieux gérer ces différences.

La possibilité de construire sa vie au pays

Certains partenariats internationaux arrivent en crampons. La Juventus, le club de football italien, a créé en Arménie des académies où les enfants apprennent selon ses méthodes d’entraînement. Lors de l’inauguration du centre d’Avan en septembre, deux centres fonctionnaient déjà à Erevan et environ 700 jeunes joueurs étaient inscrits. Un troisième était en construction à Nor Hachn.

Le projet prévoit également des possibilités de formation gratuite pour des enfants talentueux, notamment ceux des régions d’Arménie. L’Arménie n’a pas besoin de remporter une Coupe du monde pour que cela compte. Pour un enfant, de bons entraîneurs, des installations sûres et une équipe peuvent ouvrir de nouveaux horizons. Pour ses parents, c’est une raison supplémentaire d’envisager l’avenir de leur famille au pays.

Ce lien entre les perspectives offertes et l’attachement au pays se retrouve dans la vie professionnelle.

ServiceTitan, fondée par les entrepreneurs arméno-américains Ara Mahdessian et Vahe Kuzoyan, conçoit des logiciels qui aident les entreprises de plomberie, de chauffage, d’électricité et d’autres services à gérer leur activité. Son introduction au Nasdaq, en décembre 2024, a marqué une étape importante pour une entreprise née des besoins concrets des familles de ses fondateurs.

Son équipe d’Erevan développe et améliore des produits utilisés par des clients à l’étranger. Un accord de recherche avec l’Université américaine d’Arménie a été conçu pour permettre aux étudiants en ingénierie d’appliquer l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique à des problèmes réels d’entreprise.

Pour un jeune Arménien, le sens est clair : une carrière internationale ne suppose pas nécessairement de quitter l’Arménie.

Cette possibilité repose sur la formation, un travail professionnel exigeant et des occasions de continuer à apprendre. L’engagement de longue date de Synopsys dans la formation des ingénieurs arméniens, tout comme le travail d’organismes tels que TUMO et le COAF, montre comment différents acteurs peuvent contribuer à ce parcours.

L’étape suivante dépend de plus en plus de la puissance informatique.

Firebird, une entreprise spécialisée dans les infrastructures d’intelligence artificielle, a ouvert son installation de Hrazdan en août, avec des technologies de calcul NVIDIA et des systèmes Dell. Une telle « usine d’IA » met à disposition les ordinateurs puissants nécessaires au développement et au fonctionnement d’applications d’intelligence artificielle.

L’ouverture est un acquis. Les projets d’expansion plus ambitieux restent à réaliser.

Rev Lebaredian, vice-président arméno-américain de NVIDIA, a joué un rôle important dans les relations technologiques de l’Arménie. Son engagement illustre la valeur des liens professionnels qui mettent les talents arméniens en relation avec de grandes entreprises internationales. L’enjeu est de rendre des outils avancés accessibles aux chercheurs et aux entreprises qui développent leurs propres projets en Arménie.

D’autres perspectives doivent être présentées avec la même précision. Dans un entretien d’octobre, le Premier ministre Nikol Pashinyan a déclaré qu’Amazon était disposée à investir si l’Arménie pouvait garantir l’alimentation électrique fiable et continue dont l’entreprise aurait besoin. Il s’agit d’un intérêt conditionnel rapporté par le Premier ministre, et non de l’annonce d’une installation en service ou d’un investissement réalisé.

La distinction est importante. L’intérêt ne devient investissement que lorsque les conditions pratiques sont réunies.

Une électricité fiable, des ingénieurs compétents, des règles prévisibles et des institutions qui rendent des comptes attirent parfois moins l’attention que le nom d’une grande entreprise. Ce sont pourtant ces éléments qui déterminent si une possibilité se concrétise.

Les moyens de protéger cet avenir

Un pays doit aussi pouvoir protéger ce que ses habitants construisent.

La diversification de la défense arménienne mérite donc une attention qui dépasse les annonces d’achats d’armes. Une armée efficace a besoin de personnel formé, d’un commandement compétent, d’une maintenance fiable et d’institutions capables de conserver les savoirs au fil des changements d’affectation.

Cet été, des militaires arméniens ont suivi une formation dispensée par une équipe britannique à l’Académie militaire Vazgen Sargsyan. Certains ont obtenu une qualification d’instructeur. C’est important, car un instructeur formé peut à son tour transmettre ses connaissances à de nombreux soldats.

En juin, l’exercice Eagle Partner a réuni des militaires arméniens, américains, français et grecs. La France et la Grèce y participaient pour la première fois. L’exercice portait sur la préparation aux missions de maintien de la paix et sur la capacité de forces de différents pays à travailler ensemble.

La coopération française comprend plus largement le conseil, la formation et l’équipement. La contribution de l’Inde va des systèmes militaires à l’enseignement et à l’expertise technique. La coopération avec la Pologne ouvre des perspectives dans la formation militaire et la modernisation du matériel, en s’appuyant sur son expérience des équipements d’origine soviétique.

Ces coopérations doivent former un ensemble cohérent. L’Arménie a besoin de personnels formés, de capacités de maintenance et d’approvisionnements fiables pour utiliser durablement des équipements provenant de sources différentes.

Davantage de fournisseurs peut réduire la vulnérabilité. Des systèmes mal intégrés peuvent créer de nouvelles difficultés. La réussite se mesure à ce que les forces arméniennes deviennent capables d’accomplir elles-mêmes, de manière fiable.

Les exercices militaires ne constituent pas une garantie de défense. Une capitale amie ne devient pas non plus automatiquement un allié engagé à intervenir en cas de crise.

La valeur de ces relations réside dans les capacités que l’Arménie développe, les liens qu’elle peut entretenir et les dépendances qu’elle peut réduire. Ce sont des bénéfices concrets qu’il faut rechercher et évaluer honnêtement.

Donner à la paix des effets concrets

Une famille qui décide où vivre et une entreprise qui envisage de se développer ont besoin de confiance dans l’avenir. La paix leur permet de se projeter au-delà de la prochaine crise. Voilà ce qui donne à la diplomatie arménienne une finalité quotidienne et humaine.

L’accord paraphé à Washington en août 2025 a créé une base importante pour poursuivre le travail. Parapher un texte reste toutefois différent de le signer, de le ratifier et de le mettre en œuvre. Un règlement durable doit être évalué à l’aune de ce qui se passe au-delà de la table des négociations.

Il en va de même pour les transports. Le « Carrefour de la paix » et le projet TRIPP doivent être jugés sur leur capacité à fournir des liaisons fiables, à créer des possibilités économiques et à préserver la souveraineté et la juridiction de l’Arménie.

Leur intérêt dépasserait la perception de droits de transit. Un industriel arménien pourrait atteindre plus facilement ses clients. Une entreprise pourrait acheminer du matériel par un autre itinéraire. Des communautés pourraient bénéficier d’investissements et d’emplois.

Ces perspectives exigent des dispositions applicables, des infrastructures et la confiance dans le respect des règles convenues. La diplomatie peut créer du temps et des possibilités. L’Arménie doit tirer parti des deux.

Une économie plus solide aide à financer la défense. Une armée capable renforce la position de négociation de l’Arménie. Une diplomatie efficace peut réduire le risque de guerre et laisser le temps de consolider l’économie comme les forces armées.

C’est aussi dans ce cadre qu’il faut discuter des compromis difficiles.

Un gouvernement doit peser ce qu’il peut obtenir, les risques qu’il prend et les autres voies qu’il est en mesure de soutenir. Dire non a davantage de poids lorsqu’on dispose des moyens d’assumer ce refus.

Développer ces moyens peut donner à l’Arménie davantage d’influence sur les conditions qui lui seront proposées demain.

Cela n’excuse aucune concession mal négociée. Les citoyens ont droit à des explications claires sur ce qui est échangé, les garanties prévues et les raisons pour lesquelles leur gouvernement estime qu’un accord améliore leur sécurité.

La même exigence doit s’appliquer aux propositions de rejet d’un accord : comment l’autre voie protégerait-elle l’Arménie et permettrait-elle d’obtenir un meilleur résultat ?

Garder notre discernement sous pression

Ce travail se déroule dans un voisinage difficile. La rhétorique hostile de l’Azerbaïdjan, ses discours territoriaux et ses objections à la coopération de défense de l’Arménie donnent aux Arméniens des raisons légitimes de s’inquiéter. Les éloges diplomatiques venus de l’étranger ne dissipent pas ces préoccupations.

Mais chaque provocation ne doit pas non plus dicter la prochaine décision de l’Arménie.

La pression peut faire des dégâts avant même qu’un coup de feu soit tiré. Elle peut aggraver la méfiance, nourrir le désespoir et transformer un désaccord politique en conviction que toute voie possible constitue une trahison.

L’Arménie doit garder la discipline nécessaire pour documenter les menaces, renforcer ses défenses, rechercher des soutiens internationaux et poursuivre les négociations utiles. Elle doit conserver la capacité de décider quelle réponse sert ses intérêts.

Pour la diaspora, cela signifie transformer l’inquiétude en action efficace. Demandons à nos élus d’examiner les menaces contre l’Arménie. Soutenons les dispositifs d’observation indépendants et les droits des prisonniers arméniens et des familles déplacées. Veillons à ce que les relations internationales avec l’Azerbaïdjan s’accompagnent d’exigences de comportement et de conséquences lorsque les engagements sont violés.

Une lettre adressée le 5 octobre au secrétaire d’État américain Marco Rubio en offre un exemple concret. Signée par 101 membres du Congrès issus des deux partis, elle remet en question le maintien de la dérogation à la section 907, qui restreint l’aide américaine au gouvernement azerbaïdjanais. Les parlementaires demandent de suspendre l’aide militaire tant que l’Azerbaïdjan ne prend pas de mesures significatives en faveur de la libération des prisonniers arméniens et du retrait de ses forces du territoire souverain de l’Arménie. Une telle démarche soutient la diplomatie tout en exigeant des résultats qui améliorent la sécurité de l’Arménie.

Nous devrions accorder la même priorité aux résultats concrets dans nos désaccords entre Arméniens. Assimiler toute initiative diplomatique à une capitulation, ou toute critique du gouvernement à un manque de loyauté, rend cet effort plus difficile.

Les citoyens n’ont pas besoin de disposer d’un programme complet de politique étrangère pour interroger leur gouvernement. Le journalisme indépendant, l’opposition et le contrôle public sont essentiels. Ceux qui préconisent un changement majeur d’orientation rendent toutefois leur argumentation plus convaincante lorsqu’ils en expliquent les coûts et les solutions possibles.

Le gouvernement, lui aussi, doit au public davantage que l’assurance de savoir ce qui est bon pour lui. Il doit expliquer les choix difficiles à partir de faits, reconnaître les incertitudes et prendre en compte les deuils et l’expérience historique qui façonnent les réactions arméniennes. Des paroles maladroites sur l’Artsakh, le Génocide, l’Église ou la diaspora peuvent fragiliser la confiance dont des politiques utiles ont besoin. Un débat responsable peut reconnaître à la fois les dangers et les progrès.

L’Arménie peut faire face à un voisin menaçant tout en renforçant ses propres capacités. Un gouvernement peut commettre des erreurs tout en développant des relations bénéfiques au pays. Reconnaître ces bénéfices laisse toute sa place à l’exigence de corrections dans d’autres domaines.

Un objectif commun

Il y a une place dans ce travail pour des Arméniens profondément divisés sur le plan politique.

Un médecin à l’étranger peut soutenir un hôpital en Arménie tout en désapprouvant le Premier ministre. Un ingénieur peut accompagner ses collègues tout en critiquant une décision gouvernementale. Un chef d’entreprise peut aider une société arménienne à trouver de nouveaux clients sans rejoindre un camp politique.

La coopération utile devrait devenir une pratique ordinaire.

La diaspora apporte des connaissances professionnelles, des institutions, des capitaux et des relations construits au fil des générations. L’Arménie apporte sa propre expertise, sa créativité et l’expérience de ceux qui vivent avec les conséquences des décisions nationales.

Les deux parties gagnent à s’écouter.

Le gouvernement porte une responsabilité particulière parce qu’il exerce le pouvoir public. Les propositions méritent un examen sérieux, les règles doivent être prévisibles et les engagements doivent survivre à un changement de ministre. Les donateurs et les investisseurs ont besoin de comptes rendus clairs sur les résultats. Un refus motivé témoigne de davantage de respect que le silence.

La République doit aussi porter un intérêt durable à la vie arménienne à l’étranger. Les écoles communautaires, l’enseignement de l’arménien occidental, les archives et les institutions culturelles ont une valeur qui dépasse leur contribution immédiate à un programme gouvernemental.

Le partenariat se renforce lorsque le respect est réciproque.

Les annonces du gouvernement et les accusations portées contre lui méritent la même rigueur d’examen. Reconnaître une réussite ne revient pas à approuver l’ensemble du bilan d’une administration. Lui demander des comptes sur ses échecs ne diminue pas notre engagement envers la République.

Les programmes utiles doivent servir l’Arménie au-delà de l’alternance des gouvernements.

La question qui guide cet effort demeure :  Cela renforce-t-il la République d’Arménie ?

Et la question complémentaire indispensable : Quels éléments permettraient de le démontrer ?

Nous devons distinguer ce qui a été accompli, ce qui est en cours et ce qui reste une promesse.

Un instructeur formé, une équipe arménienne qui développe des logiciels et une installation informatique en service sont des réalisations identifiables. Des discussions sur un investissement constituent une ouverture. Leur valeur deviendra plus claire lorsque les engagements se transformeront en projets opérationnels et que leurs bénéfices atteindront la population.

Cette approche permet de saluer les progrès tout en conservant notre discernement.

Le parcours de Hovhannisyan en offre une illustration simple. Il a appris auprès de confrères étrangers, appliqué ces connaissances en Arménie, puis aidé d’autres médecins à les acquérir. La coopération internationale est devenue un savoir-faire qu’il pouvait utiliser et transmettre.

Davantage d’Arméniens devraient pouvoir suivre cette voie, dans la médecine, l’ingénierie, l’éducation, l’entreprise et le service public.

Les enfants qui s’entraînent sur un terrain de football n’ont pas encore besoin de réfléchir à la souveraineté. Ils devraient pouvoir penser à leur prochaine passe, à leur prochaine leçon et à ce qu’ils pourraient devenir.

Notre tâche est d’aider à préserver le pays dans lequel ces possibilités peuvent grandir. La liberté de choisir, c’est en définitive la liberté d’apprendre, de travailler, de fonder une famille, d’élire un gouvernement et de contribuer à l’avenir de son propre pays.

Voilà un avenir qui mérite d’être construit ensemble.

 

Bèrge Jololian est un professionnel arméno-américain de l’informatique et de la cybersécurité, basé à Erevan, en Arménie, et à Watertown, dans le Massachusetts. Ses écrits portent sur l’État et la souveraineté de l’Arménie, les relations entre la République et la diaspora, la sécurité régionale et les choix stratégiques auxquels sont confrontés les petits États.

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