Le 8 août 2026, l’AI (Artificial Intelligence) Factory de la société Firebird ouvrait ses portes à Hrazdan en Arménie. Pour les non-initiés, cette société fait fonctionner dans d’immenses hangars des racks de microprocesseurs fournissant de la puissance de calcul pour l’Intelligence Artificielle. Ces microprocesseurs, les GPU NVIDIA, sont des puces capables d’effectuer simultanément des milliers de calculs. La société NVIDIA fournit la technologie de l’IA et Firebird met cette technologie la met à la disposition des entreprises, des chercheurs et des start-up. À noter que NVIDIA, avec ses 5 000 milliards USD de capitalisation boursière est un géant mondial de l’informatique. À terme, le projet Hrazdan doit déployer des dizaines de milliers de GPU NVIDIA, avec une trajectoire annoncée de plus de 100 000 GPU à l’horizon 2027, ce qui placera l’Arménie dans les 10 premières plateformes d’IA dans le monde.
À titre de comparaison, le centre de calcul le plus important jamais construit, Colossus, le supercalculateur d’Elon Musk installé à Memphis, déployait 100 000 GPU NVIDIA H100 lors de son lancement. Mais la particularité du site de Hrazdan tient à la modernité de ses puces Blackwell et Rubin, qui le place à la pointe de la technologie.
Preuve de sa crédibilité, la base arménienne aura parmi ses clients le moteur de recherche américain de référence, Perplexity. À ce jour, le projet arménien est sans doute le projet de calcul IA le plus ambitieux de l’espace post-soviétique.
Trois facteurs favorisent le choix de l’Arménie par les investisseurs comme pôle technologique majeur eurasiatique. D’abord les compétences locales. En 2017, avant la Révolution de Velours, le nombre d’entreprises informatiques en Arménie s’élevait à 650. En 2025, il y en avait 12 026, soit 18,5 fois plus. En 2017, le nombre d’employés de ce secteur s’élevait à 15 350. Il atteint 41 431 en 2025, soit 260 % de plus.
De plus, suite à la guerre en Ukraine, de nombreux entrepreneurs de la tech russe, fuyant le Paradis poutinien, ont délocalisé leur entreprise en Arménie. Selon le site arménien Arka, en 2022, les citoyens russes ont ouvert 7 328 entités commerciales dont 4 983 sous le statut d’entrepreneur individuel et 2 345 en société. En 2023, ils auraient créé 3 400 structures supplémentaires dont 2 000 entrepreneurs individuels.
Une étude publiée en 2026 dans la revue russe Mir Rossii montre que ces nouveaux migrants n’ont pas pour motivation le seul refus de la mobilisation ou l’opposition politique. Pour beaucoup d’entre eux, l’Arménie est un terreau plus favorable pour poursuivre leur carrière, conserver leurs relations internationales et garder leur place sur le marché mondial.
Mais depuis 2023, le phénomène migratoire prend une autre dimension. En février 2026, pour la première fois depuis l’Indépendance, le solde migratoire des « citoyens arméniens » devenait positif. Pour l’ensemble des entrées et sorties, ce solde a atteint 30 477 personnes. Selon les données disponibles, cette tendance pourrait se poursuivre en 2026. Si c’est le cas, l’Arménie, longtemps marquée par l’émigration, commencerait à devenir un pays d’immigration.
Cette évolution n’est cependant pas le fruit du hasard. Le 11 juin 2025, au salon Viva Tech à Paris, trois figures du monde entrepreneurial mondial, Noubar Afeyan, CEO de Flagship Pioneering et cofondateur de Moderna, Razmig Hovaghimian, cofondateur et PDG de Firebird et Rev Lebaredian, vice-président de NVIDIA, présentait la stratégie de développement de l’Arménie vers la haute technologie et annonçaient, à l’appui, la création d’un « Supercomputing Hub » avec un premier investissement de 500 millions USD. Le 3 juillet 2025, le gouvernement arménien endossait cette stratégie, qui s’est traduite par la création du centre de Hrazdan… pour commencer.
L’ouverture de ce centre témoigne d’un choix stratégique clair : l’Arménie veut devenir le pôle technologique majeur de l’Eurasie. En déployant une telle puissance de calcul, et en investissant massivement dans le High-Tech, le pays ne cherche pas seulement la croissance économique. Ce choix est aussi politique. En renforçant le poids de l’Arménie dans son environnement géopolitique, cette orientation agira comme un levier de sécurité et participera, à long terme, la pérennité de sa souveraineté.
Par la richesse produite et l’afflux de compétences nouvelles, cette métamorphose industrielle modifiera inévitablement et en profondeur la configuration sociologique et culturelle du pays. Quant à la Diaspora, le trio Lebaredian-Hovaguimina-Afeyan a ouvert une autoroute là où, en 2011, Sam et Sylvia Simonian avaient tracé la voie par la création du centre informatique TUMO. Quel rôle pour la Diaspora ? Importer ses compétences, ses réseaux et son expertise. Les fondations sont posées. Et le gouvernement est prêt à fournir les infrastructures. Reste à sortir des débats vermoulus pour entrer de plain-pied dans l’ère moderne. La Révolution de l’intelligence artificielle a bel et bien commencé en Arménie — du moins pour ceux qui usent encore de leur intelligence naturelle.
Jadis, pensait-on, l’avenir de l’Arménie tenait dans la marche de ses canons. Désormais, l’avenir de l’Arménie tient dans la marche de ses puces.
René Dzagoyan
