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La fin d’un paradigme, la montée d’un péril

par

©armenews.com

En dehors de l’armenosphère, l’annonce a eu peu d’écho. Mais ses répercussions sont immenses. Par la voix de son Premier ministre Nikol Pachinian et de son ministre des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan, dans des interviews accordées à la télévision turque à la mi-mars, l’Arménie a signifié que la reconnaissance internationale du génocide de 1915 ne constituait plus une priorité de sa politique étrangère. Un beau cadeau au négationnisme, à l’occasion du 110e anniversaire du fait historique. Ce qui a été pendant trois décennies un pilier de sa diplomatie et l’axe de gravité de la diaspora, dès lors qu’elle fut en mesure de s’exprimer collectivement, est désormais relégué pour Erevan à l’arrière-plan, signe tangible du basculement stratégique d’un pays acculé par les rapports de force régionaux.
Jusqu’à présent, l’Arménie considérait la lutte contre les causes profondes du génocide — le racisme, le totalitarisme, le panturquisme et le djihadisme — non seulement comme un devoir de mémoire, mais comme un impératif de sécurité nationale. Dénoncer ce passé, c’était protéger l’avenir. Or aujourd’hui, Erevan, isolé, cède sous la pression croisée d’Ankara et de Bakou. Loin d’un choix stratégique, il s’agit d’une résignation forcée, dictée par un rapport de force totalement asymétrique. L’on aurait pu au moins espérer que ces concessions profitent aux otages arméniens, actuellement « jugés » à Bakou. Mais pas plus sur ce terrain que sur les autres, le régime Pachinian n’obtient la moindre contrepartie.
Faute de soutiens crédibles, l’Arménie recule sur tous fronts. Elle accepte de revoir sa Constitution, contrainte par l’Azerbaïdjan d’en expurger toute mention relative au Haut-Karabakh. Elle renonce, sous la menace, aux recours juridiques pour les droits des Arméniens de l’Artsakh, victimes d’un nettoyage ethnique en 2020, parachevé en 2023 dans l’indifférence générale. À cette déroute diplomatique, s’ajoute l’aveu d’une immense solitude stratégique. En rompant de facto avec Moscou dès la révolution de velours pro-occidentale de 2018, l’Armenie a abandonné un parapluie russe certes percé, mais unique. Or l’Occident vers lequel elle s’est tournée, au nom de ses idéaux démocratiques, et sous l’effet d’un soft power américain savamment organisé, n’a pas répondu présent. À l’exception notable – mais tragiquement insuffisante – de la France, Erevan a trouvé chez ses nouveaux maîtres à penser peu d’alliés prêts à payer le prix d’une solidarité active.
La visite de Kaja Kallas en Azerbaïdjan le lendemain même du 24 avril et ses propos marqués du sceau de la Realpolitik à l’égard de cet Etat dictatorial représentent la dernière illustration de cet abandon.
Dès lors, la scène se dénude. Tirant parti de ce cynisme occidental assumé et du désengagement russe qui laisse froidement l’Arménie faire sa propre expérience (à ses dépens) de son allégeance à ses amis putatifs de Bruxelles et Washington, l’axe Ankara-Bakou impose sans obstacle sa volonté.
Sous l’impulsion de Recep Tayyip Erdoğan et d’Ilham Aliev, leurs deux Etats pour une même nation avancent pas à pas vers leurs objectifs: construire une continuité territoriale turcique de l’Anatolie à l’Asie centrale, asseoir un leadership sur le monde musulman (cf l’actualité  Syrienne, libyenne, somalienne etc.) et, à terme, occuper une place dominante sur l’échiquier international.
L’Arménie, première victime de cette stratégie d’expansion, est le canari dans la mine. Son affaiblissement n’est pas uniquement une tragédie nationale. Il témoigne de la montée en puissance de l’autocratie dans les pays concernés et annonce l’effet domino de l’impunité historique : Ce qui devrait alerter bien au-delà de la région. Car l’extension du panturquisme, naturellement sous-tendu par l’autoritarisme, ne vise pas seulement à relier les territoires turcophones : elle ambitionne aussi d’affaiblir les États européens de l’intérieur en cultivant des clientèles politiques communautarisées, à travers la création de filiales de l’AKP.
Conséquence : ce que l’Arménie subit aujourd’hui pourrait, sous d’autres formes, affecter demain la cohésion politique et culturelle de l’UE.
Ainsi, le changement de paradigme arménien n’a rien d’une anecdote diplomatique. Il marque une étape dans la reconfiguration des rapports de force mondiaux. Ce qui vaut pour elle vaut en effet potentiellement pour tous : en la laissant seule face au dilemme entre l’amnésie et l’effacement, on sacrifie tous les principes qui ont construit la paix en Europe, sur l’exemple de la dézanification de l’Allemagne. Et l’on prépare allègrement les défaites de demain, l’Histoire ayant la mémoire plus longue que les diplomaties du moment.

Ara Toranian

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