On pourra avancer toutes les arguties possibles, c’est un fait : Nikol Pachinian a remporté haut la main l’élection législative du 7 juin. Et comme il est d’usage dans la sphère démocratique, il convient de féliciter le vainqueur. Les urnes ont parlé. Il serait particulièrement mal venu, a fortiori depuis l’étranger, de mettre en cause ce résultat, même s’il n’engage pas totalement la diaspora, qui n’a pas été invitée à participer aux agapes démocratiques.
Cette reconnaissance de la victoire du Premier ministre sortant, n’interdit toutefois pas de procéder à un certain nombre de constats.
Le premier concerne bien sûr l’équité de la compétition électorale. Il s’agit également d’un fait. Indubitable. Samvel Karapétyan, le principal challenger du pouvoir en place, n’a pu faire campagne normalement. Emprisonné pendant 5 mois dans les geôles de l’ex-KGB, puis assigné à résidence, il n’a jamais pu se rendre sur le terrain, participer à des réunions, serrer des mains, etc. Cette entrave manifeste à sa liberté entache le scrutin d’un soupçon d’injustice, difficilement contestable. Il est certes impossible d’en évaluer l’impact sur le résultat final. Mais ce simple fait suffit à affirmer, sans qu’il soit même besoin de pointer d’autres atteintes aux libertés ou l’abus des ressources administratives par le camp au pouvoir, que le match n’a pas été remporté à a loyale.
Autre sujet de réflexion : les influences étrangères.
Les autorités européennes, françaises notamment, ont abondamment dénoncé les tentatives d’ingérence de Moscou, en particulier dans l’espace numérique. Ces préoccupations ne sont pas dénuées de fondement. Mais elles ne doivent pas conduire à ignorer d’autres formes d’influence, plus subtiles, mais tout aussi réelles, voire bien plus efficaces. La tenue à Erevan, à quelques semaines seulement du scrutin, du sommet de la Communauté politique européenne, réunissant plus d’une dizaine de chefs d’État et de gouvernement, a constitué pour Nikol Pachinian une planche d’appel à nulle autre comparable. Cette démonstration de soutien international a renforcé l’image d’un dirigeant bénéficiant de l’appui des principales capitales occidentales et a sans aucun doute contribué à créer une dynamique exceptionnelle en sa faveur.
Enfin, le contexte des menaces, et l’alternative entre la « paix » et la « guerre catastrophique » devant laquelle Pachinian a placé les électeurs ne leur a guère laissé l’embarras du choix.
À tort ou à raison, le Premier ministre a réussi à imposer cette grille de lecture. Dans une société encore traumatisée par la défaite de 2020, le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh dans l’indifférence générale, cet argument ne pouvait qu’exercer une influence déterminante.
Ces réalités ne sauraient toutefois expliquer à elles seuls le différentiel net entre les scores du pouvoir et ceux de l’opposition.
C’est plutôt dans les propres carences de cette dernière qu’il faut chercher les raisons de son échec : incapacité à s’affranchir pour les uns de l’image du vieux système corrompu, difficulté pour les autres de proposer un projet mobilisateur, d’incarner une forme d’espoir. L’opposition n’a pas su faire rêver et n’a défendu aucun autre concept que celui du retour dans le giron russe, censé représenter une garantie de sécurité. Un argument qui a fait long feu dans l’opinion avec le nettoyage ethnique de l’Artsakh, même si bien sûr les causes de l’immobilisme de Moscou dans le conflit sont plus complexes que les caricatures généralement présentées pour les besoins de la propagande.
En tout état de cause, on se félicitera que cette séquence électorale ait touché à son terme. Il était en effet devenu urgent que le temps du débat, avec son lot de polémiques, laisse place à celui du dialogue, et des recherches de complémentarités, sans qu’il soit question pour l’Arménie de fragiliser sa sécurité, ni pour la diaspora de renoncer à ses droits, sans compter ceux de l’Artsakh et des otages. Le monde arménien a trop d’ennemis et de défis à relever pour se permettre le luxe des déchirements internes. Il a suffisamment perdu de terrain au cours de ces six dernières années pour faire abstraction du fait qu’aucune victoire partisane ne saurait compenser les conséquences délétères d’un clivage durable au sein de son entité nationale.
Ara Toranian
