Les mots de Benoît Payan, maire de Marseille, à la communauté arménienne

Le Maire, comme il est de coutume, a pris la parole pour les cérémonies de commémoration des 111 ans du Génocide des Arméniens, le 24 avril 2026. Nous avons souhaité rendre ce discours public.

  » Monsieur le Premier Ministre, Monsieur Sébastien Lecornu,

Madame la Ministre, Madame Sabrina Roubache,

Monsieur le Préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Préfet des Bouches-du-Rhône, Monsieur Jacques Witkowski,

Mesdames, Messieurs les parlementaires,

Madame la Présidente du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône, Madame Martine Vassal,

Monsieur le vice-président du Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, Monsieur Ludovic Perney,

Monsieur le Premier Vice-président de la Métropole Aix-Marseille-Provence, Monsieur Pierre Huguet,

Monsieur le Consul Général de la République d’Arménie à Marseille, Monsieur Ara Mkrtchyan,

Monsieur le Co-Président du CCAF-Sud, Monsieur Azad Kazandjian,

Madame la Co-Présidente du CCAF-Sud, Madame Aurore Bruna,

Mesdames, Messieurs,

Ce matin, nous sommes réunis ici par un devoir sacré. Un devoir qui nous réunit car il dépasse chacun d’entre nous. Ce matin, nous commémorons les 111 ans du génocide des Arméniens. Il est des jours où les mots semblent trop étroits pour contenir toute la douleur que nous ressentons. Des jours où la parole tremble à l’évocation de cette tragédie. Des jours où notre âme se sent débordée par l’immensité du deuil, ce jour est de ceux-là. Le temps peut bien guérir des blessures, il est des plaies qui resteront toujours ouvertes dans l’histoire de l’humanité. Alors souvenons-nous toujours, souvenons-nous à jamais, parce que là où la mémoire s’éteint, l’avenir s’assombrit, parce qu’un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir.

Il y a cent onze ans, un peuple fut frappé pour ce qu’il était, on a tenté d’effacer son existence, sa langue, sa mémoire, sa culture. En 1915, la folie génocidaire frappe d’abord les esprits, on fait taire les poètes, les écrivains, les professeurs, les médecins, pour mieux anéantir les vies. Le génocide des Arméniens, c’est un million et demi de noms qui se consument dans le silence du monde, des routes chargées de larmes et de sang, menant à la mort ou vers une errance sans fin. Pourtant, toute nuit, aussi noire soit-elle, est une aube qui vient.

Ce que les génocidaires ne savaient pas, c’est que le peuple arménien a traversé les temps sans jamais se laisser briser. C’est en Arménie que furent dressées les premières fondations de notre civilisation. C’est au pied du Mont Ararat que Noé a sauvé l’existence, dans ces plaines du Caucase que le peuple arménien a survécu aux velléités de conquête des empires. Quelque chose est dit de ce peuple de résistants qui ne réclame rien sinon le droit à disposer de lui-même. Ce peuple dont l’histoire est celle d’une souffrance et d’un espoir, ce peuple a su se relever et il est toujours là. Debout. Digne. Fier.

Les survivants ont trouvé un horizon au bout de ces routes sans fin. Ils ont traversé les mers, les montagnes et les frontières avec cette richesse invincible : la volonté de vivre et de faire vivre un peuple quoi qu’il en coûte. Une volonté que Missak Manouchian chantait dans ses vers il y a un siècle en ces termes :

« Les voiles de la nuit partout éparpillée sont tombées en silence

Du corps découvert de la Méditerranée gorgée de soleil ; […]

Je désire jouir de la lumière de la sagesse et de l’art, et du vin

Et arracher dans le grand combat de la vie de précieux lauriers…»

Quelques jours plus tard, Missak Manouchian débarqua dans notre ville. Ici à Marseille, on connaît mieux que quiconque la douleur de celles et ceux qui ont tout perdu. Les exilés qui débarquent sur les quais avec le bagage léger et le cœur lourd. Celles et ceux qui ont reconstruit, les poings serrés, une nouvelle vie. Parce que les Arméniens ont toujours avancé sans ployer le genou, sans baisser les yeux. Ils ne connaissent ni la fatalité, ni la résignation. Comme Marseille, toujours debout, toujours dignes, toujours fiers.

Les réfugiés arméniens n’ont pas choisi Marseille. Ils ont été jetés ici, sans amarre et sans repère. Quand ils sont arrivés à Marseille, les Arméniens ont touché un horizon. Mais ils ne s’y sont pas dilués. L’Arménie se reflète dans nos rues, dans nos écoles, dans nos commerces, dans notre histoire et sur nos visages. Marseille est devenue une nouvelle rive où l’Arménie a trouvé refuge. Ici à Marseille, les Arméniens sont et seront toujours chez eux. Marseille sait ce qu’elle doit aux Arméniens. Ici à Marseille, “arménité” rime avec liberté, avec égalité, avec fraternité.

L’an dernier, nous avons fait de notre ville une ville sœur d’Erevan. Je m’y suis rendu et j’ai vu le reflet de ces millénaires d’histoire et le courage d’un peuple qui, 111 ans après le génocide, continue de se battre sans relâche pour son droit à exister. Un peuple dont les souffrances d’hier sont encore niées par ses voisins. Un peuple qui fait face aujourd’hui à la montée des impérialismes.

A l’heure où je vous parle, une vingtaine des nôtres sont encore otages du régime d’Aliyev en Azerbaïdjan. À cette même heure, des discussions sont en cours, pour trouver le chemin de la paix. Elles ne doivent omettre ni le sort des otages, ni l’intégrité territoriale de l’Arménie parce que la paix se construit sur la justice. Et je sais Monsieur le Premier ministre que la France y sera attentive. Marseille saura de son côté jouer son rôle, sans se substituer aux gouvernements, aux nations, et aux organisations internationales.

Les villes ont un rôle, un rôle primordial. Dans notre monde, à la fois globalisé et fracturé, où nous entendons à nouveau le bruit des bombes et le cri du feu. Nous les villes, nous devons construire des espaces de dialogue et de paix. Et nous savons aussi qu’agir pour la paix, c’est faire vivre la mémoire. C’est refuser que l’histoire se répète dans le silence.

Alors oui, souvenons-nous, toujours, à jamais. Pour agir encore, pour la paix.

Vive l’Arménie, Vive Marseille, Vive la République et vive la France ».

 

Photo Alexan Alain Sarkissian

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