Au moment où un autre convoi ferroviaire venant de Russie via l’axe de transit azerbaïdjanais ouvert depuis quelques mois, arrivait en Arménie, chargé de ces céréales dont le pays du Sud Caucase est étroitement tributaire, les autorités russes ont adressé une fois encore des mises en garde au gouvernement arménien de Nikol Pachinian, qu’elles ont accusé d’ignorer les préoccupations exprimées par Moscou relatives au processus d’intégration de l’Arménie à l’Union européenne.
La porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, Maria Zakharova, a ainsi réaffirmé avec force que le pays du Sud Caucase, qui reste théoriquement son allié, ne saurait retirer plus longtemps un avantage économique de la Russie tout en déployant des efforts en vue de rallier à terme, l’UE, un cap fixé par le Parlement arménien il y a plus d’un an. Les mises en garde russes, qui s’étaient matérialisées par des sanctions visant l’économie arménienne dans les semaines qui avaient précédé les élections législatives arméniennes du 7 juin sont plus pressantes encore depuis l’annonce de la victoire controversée du parti Contrat civil de Pachinian. Depuis, la liste des produits arméniens interdits d’importation en Russie n’a cessé de s’allonger, tandis que les autorités russes mettaient en demeure le premier ministre arménien réélu pour un troisième mandat de choisir entre le maintien de l’Arménie au sein de l’Union économique eurasiatique (UEE) dirigée par la Russie et l’UE dont elle aspire à devenir membre.
Resté sourd aux mises en garde de la Russie, qui a souligné à maintes reprises l’incompatibilité entre ces deux unions, d’autant plus dans le contexte de la guerre en Ukraine qui a creusé le fossé entre la Russie et l’Occident, Pachinian a réitéré sa position au lendemain du scrutin ; il a ainsi affirmé que l’Arménie s’en tenait à son agenda propre et qu’elle était capable de mener de front son statut de membre actif de l’UEE et son processus de rapprochement avec l’UE, étant entendu que le moment venu, elle fera son choix et opèrera éventuellement son retrait de l’union dirigée par la Russie, retrait qui n’est pas inscrit pour l’instant à son ordre du jour.
Dans le même temps, le gouvernement arménien sollicitait l’aide de l’Europe pour compenser les dommages infligés à l’économie arménienne par les sanctions russes et offrir de nouveaux débouchés dans les pays européens pour les produits arméniens interdits d’importation en Russie. Mais les réponses de l’UE ne seront sans doute pas suffisantes pour pallier le manque à gagner provoqué par les sanctions de la Russie, qui est le principal partenaire commercial de l’Arménie, loin devant l’Europe, et Pachinian n’a ainsi pas manqué, au lendemain même d’un scrutin législatif présenté et perçu comme une validation de sa politique pro-européenne, de souligner qu’il poursuivrait le processus d’intégration à l’UE tout en renforçant les relations avec la Russie.
“Nous entendons des déclarations de responsables arméniens sur l’importance de [garder] Moscou comme partenaire et sur la volonté de Erevan de maintenir et de développer les relations avec la Russie”, a ainsi indiqué Zakharova, citée par l’agence de presse officielle russe RIA Novosti tout en précisant : “Malheureusement, nous ne voyons pas ces mots reflétés dans les actions et les initiatives des autorités arméniennes, qui ont clairement fait état de leur désir de rallier l’UE”.
“Il y a un sentiment persistant selon lequel les relations avec Moscou sont perçues à Erevan comme une sorte d’instrument ‘tactique’ pour soutenir financièrement la réorientation sur une voie européenne”, a poursuivi la porte-parole du ministère russe en ajoutant que “se diriger vers l’UE à nos frais est inacceptable pour nous”.
La pression exercée par la Russie sur l’Arménie devrait donc aller en s’intensifiant. Cela était d’autant plus prévisible que le président russe Vladimir Poutine avait déclaré le 9 mai déjà, soit cinq jours après les sommets européens qu’avaient accueillis Erevan où les dirigeants des pays européens avaient ouvertement apporté leur soutien à Pachinian en saluant sa politique en vue de se soustraire à l’influence de la Russie, que l’Arménie devait choisir « le plus tôt possible” entre l’accession à l’UE et son maintien au sein de l’UEE. Le ton du président russe était nettement plus pressant encore que lors de sa rencontre avec Pachinian le 1er avril au Kremlin, où il avait réaffirmé l’incompatibilité entre l’UEE et l’UE et placé le premier ministre arménien devant un tel choix. Le ministre russe des affaires étrangères Sergei Lavrov a réitéré cette exigence, après les législatives remportées par le Contrat civil de Pachinian, dont les résultats sont d’ailleurs contestés par les partis d’opposition accusés par le premier ministre arménien d’avoir le soutien de Moscou.
Le gouvernement de Pachinian répugne à opérer un tel choix, en raison de l’étroite dépendance de l’Arménie à la Russie pour son commerce et son énergie. Mais il a clairement fait savoir qu’il continuerait sur la voie d’un rapprochement avec l’Europe.
L’Europe a débloqué vendredi dernier le premier versement d’un montant de 50 millions d’euros au titre de l’aide économique d’urgence à Erevan destinée à minorer l’impact des sanctions russes sur l’économie arménienne. Elle a fait savoir que la Commissaire européenne en charge de l’élargissement Marta Kos effectuera une visite à Erevan le 5 juillet prochain pour “accélérer la mise en place de ce programme d’aide et discuter des prochaines étapes du renforcement de la coopération UE-Arménie”.
Les autorités russes ont surtout frappé d’interdit les importations de produits agricoles et de boissons arméniens qui représentaient, selon les chiffres fournis par les responsables russes, un total de 700 millions de dollars l’an dernier. Le volume total des exportations de l’Arménie vers la Russie se chiffrait à quelque 3 milliards de dollars, un montant qu’il convient de comparer aux 667 millions de dollars de produits exportés par l’Arménie vers les Etats membres de l’UE. Moscou a aussi menacé de mettre fin aux tarifs préférentiels que la Russie pratique depuis plus de deux décennies sur le gaz naturel livré à l’Arménie.
Durant la campagne électorale, Pachinian et ses alliés politiques avaient assuré les Arméniens que Moscou lèverait son embargo commercial s’ils étaient reconduits au pouvoir. Mais l’agence d’Etat russe de contrôle de l’agriculture n’a pas tardé à le démentir, en interdisant davantage de produits alimentaires importés d’Arménie le 11 juin.
Poutine n’a toujours pas félicité Pachinian pour sa réélection. Le porte-parole du Kremlin Dmitry Peskov avait déclaré la semaine dernière que le vote du 7 juin avait été entaché de “nombreuses irrégularités”, le chef du Service russe des renseignements extérieurs, Sergueï Naryshkin, désignant de son côté les résultats officiels du scrutin comme “douteux dans un certain sens”.
Les leaders de l’UE, quant à eux, ont salué comme convenu ces résultats officiels que l’opposition arménienne a rejetés comme frauduleux. Le ministre allemand des affaires étrangères Johann Wadephul déclarait le 15 juin que les Arméniens avaient “défié les menaces russes et opté pour la démocratie, la paix et des relations plus étroites avec l’UE”…
