La principale université d’Arménie devra se passer de l’enseignement prodigué par l’un de ses professeurs de droit les plus renommés, dont le nom vient s’ajouter à la liste déjà longue des détracteurs du premier ministre Nikol Pachinian ou de leurs proches travaillant dans le secteur public qui ont été limogés sur ordre du pouvoir politique. Comme tant d’autres de ses pairs, l’universitaire âgé de 71 ans, Gagik Ghazinian, doit sans doute sa disgrâce à ses liens de parenté avec une personnalité de l’opposition ; il n’est autre en effet que le père de Davit Ghazinian, une figure de proue d’Arménie forte, la principale formation d’opposition et la deuxième force du nouveau Parlement, sur les bancs duquel il siège depuis les élections législatives du 7 juin. Où il est censé siéger plutôt, puisqu’il a été arrêté dans les jours qui ont suivi le scrutin et a été emprisonné durant presque un mois sur l’accusation d’achat de vote, qu’il a démentie avec véhémence, comme les nombreux autres membres ou sympathisants des principaux partis d’opposition visés par ce chef d’accusation.
Gagik Ghazinian est une figure emblématique et respectée de l’Université d’Etat de Erevan (Yerevan State University, YSU) où il enseigne depuis 1983. Il continuait à y enseigner le droit après avoir démissionné, en 2024, de son mandat de doyen de la faculté de droit de l’YSU, qu’il assumait depuis 28 ans. L’administration de l’université l’avait informé récemment que son contrat ne serait pas renouvelé en septembre.
Davit Ghazinian a fait savoir lundi 3 août que son père entendait porter l’affaire devant la justice et contester ce licenciement sans autre forme de procès devant les tribunaux. Il ne fait pas de doute pour lui que ce renvoi est le prix que le gouvernement a fait payer à son père pour ses activités politiques, l’ordre en venant de Nikol Pachinian lui-même, a-t-il précisé.
Le recteur d’YSU Hovannes Hovannisian, proche du gouvernement, était injoignable alors que les media sollicitaient ses commentaires sur cette procédure expéditive. C’est la porte-parole de l’université, Knar Misakian, qui s’est exprimée, promettant d’expliquer les motifs du licenciement de Gazinian, mais dans la soirée de lundi, elle n’avait toujours pas répondu aux sollicitations du Service arménien de RFE/RL.
Au moins quatre enseignants de l’YSU, qui s’étaient montrés critiques à l’encontre de Pachinian ont été évincés de l’université dans des circonstances similaires en juin et juillet, au nombre desquels le célèbre avocat proche de l’opposition Ruben Melikian et le politologue inculpé Alen Ghulian. Melikian, qui enseignait le droit à l’YSU depuis 23 ans, a aussi annoncé son intention de de poursuivre en justice l’administration de l’université.
Une réaction attendue de la part de ces juristes visés par une justice que l’opposition accuse d’être aux ordres de Pachinian, qui s’était pourtant engagé, dès son accession au pouvoir en 2018, à en garantir l’indépendance. Ainsi, Hayastan Hakobian envisage elle aussi d’engager une action en justice, pour contester son renvoi d’une université publique de la localité d’Armavir, dans le sillage des élections du 7 juin, auxquelles elle avait pris part sous la bannière d’Arménie forte. Le directeur de l’établissement a démenti que son licenciement ait pu être motivé par quelque considération politique.
Quelques autres personnes occupant des fonctions dirigeantes dans le secteur public, liées d’une manière ou d’une autre à des opposants ou affichant des positions critiques à l’encontre du gouvernement, ont aussi perdu leur emploi au cours des derniers mois. Au nombre d’entre eux, Lilit Ghazarian, la soeur d’un autre membre d’Arménie forte élu dans le nouveau Parlement.
La scientifique qui avait occupé 22 ans durant, le poste de directrice adjointe de l’agence de règlementation des médicaments dépendant du gouvernement arménien, a fait savoir que son patron l’avait invitée à démissionner pour des “motifs connus” au lendemain de ces élections controversées. Elle a précisé qu’elle avait refusé de se soumettre à cette injonction mais on ne lui laissera guère le choix, en lui notifiant peu après que son poste avait été supprimé.
Les circonstances du renvoi, le 13 juillet, d’Arpine Soghoyan, qui dirigeait le service de gynécologie d’une polyclinique de Erevan, avaient fait l’objet d’une importante couverture médiatique et suscité l’indignation d’une partie de l’opinion, choquée par la façon dont Pachinian s’était comporté avec cette scientifique faisant autorité dans sa discipline. Elle avait eu l’audace de prendre à partie Pachinian alors qu’il faisait campagne dans le district d’Arabkir, au nord de la capitale, l’accusant d’avoir “ruiné le pays” et “anéanti toute une génération de jeunes” lors de la guerre de l’automne 2020 au Nagorno-Karabakh. Piqué au vif par cette évocation d’un épisode aussi majeur que tragique de son mandat, Pachinian avait réagi avec rage, en l’associant aux leaders des trois grands groupes d’opposition d’Arménie qu’il s’est juré d’anéantir.
Soghoyan elle aussi, s’est vue informer par le directeur de la policlinique où elle exerçait que son poste avait été supprimé dans le cadre d’une politique de restriction budgétaire mise en avant par la municipalité de Erevan. Un argument qui ne l’a guère convaincue, attribuant plutôt son renvoi à un ordre de Pachinian, qui l’aurait punie pour cette altercation devenue virale sur les réseaux sociaux. Elle aussi entend contester son renvoi devant les tribunaux.
