Une diplomate de premier plan de l’union européenne, qui avait participé à une visite guidée dans le Nagorno-Karabakh sous occupation azérie organisée par le régime de Bakou pour plusieurs diplomates européens, s’est livrée à une sorte de mea culpa, ou plutôt un oral de rattrapage, lundi 14 septembre, lors de sa visite à Erevan, en insistant sur le fait qu’elle n’aurait pas mis en doute l’héritage culturel et religieux arménien, ou ce qu’il en reste, dans le Karabakh. Cette visite controversée avait donné lieu pourtant à de criantes ambiguïtés, tant Magdalena Grono, la représentante spéciale de l’Union européenne pour le Sud Caucase, et les autres diplomates européens participant à cette visite guidée semblaient cautionner le discours officiel développé par Bakou selon lequel les églises médiévales situées sur le territoire du Karabakh ne seraient pas arméniennes, dans le cadre d’une politique visant à effacer toute trace d’une présence deux fois millénaire des Arméniens.
Si les autorités de l’Azerbaïdjan, ont commencé leur travail en ce sens, détruisant églises et cimetières, bien des témoignages lapidaires de cette présence arménienne sont encore fort heureusement débout, qu’elles utilisent en les mettant désormais au service d’une rhétorique fallacieuse exaltant la tolérance religieuse dans ce pays très majoritairement musulman chiite ; et faute de pouvoir attribuer la paternité de ce patrimoine religieux encombrant aux Azéris, issus de tribus turcomanes venues d’Asie centrale lors des premières vagues d’invasion vers la Perse, le Caucase et l’Asie mineure au 11e siècle, le régime de Bakou s’emploie à les désarméniser en exhumant des fins fonds de l’Histoire l’ancienne Albanie du Caucase, présentée comme son maître d’œuvre, dont les héritiers légitimes seraient la petite et jusque là très discrète minorité chrétienne des Outis, qui a bien dû accepter d’assumer cet héritage. La messe étant ainsi dite, avec ce narratif qui n’aurait dû tromper personne, et surtout pas des diplomates européens, le régime azéri avait aussi à cœur, avec cette visite guidée « promotionnelle », conduite par Hikmet Hajiyev, l’un des principaux conseillers du président azerbaïdjanais Ilham Aliev, de présenter aux participants les perspectives de développement de cette région appelée à sortir de l’arriération à laquelle l’aurait condamnée trois décennies durant, la ‘République arménienne autoproclamée de l’Artsakh’ qui s’y était imposée, en toute illégitimité et illégalité, jusqu’à ce que l’armée azérie lance une offensive décisive qui la vide, fin septembre 2023, de toute sa population arménienne chassée vers l’Arménie, et rétablisse l’autorité de Bakou sur un territoire « historiquement azéri ».
L’aspect culturel de cette visite n’avait pourtant rien d’anecdotique et le circuit proposé aux participants rappelait ceux que les agences arméniennes proposaient à leurs touristes il y a encore cinq ans, sauf que toute référence aux Arméniens était systématiquement gommée, ou plutôt remplacée, tel un palimpseste, par les différents éléments du narratif azéri. Hikmet Hajiyev avait ainsi jugé utile de conduire Magdalena Grono et les autres diplomates étrangers jusqu’à à l”extrême nord de l’ex-République de l’Artsakh, que l’on visitait pour son monastère de Gandzasar datant du 13e siècle, un joyau de l’architecture médiévale arménienne, présenté bien sûr comme un legs des Albanais du Caucase, que les Arméniens se seraient approprié ultérieurement, en procédant à quelques aménagements, inscriptions en caractères arméniens notamment.
Hajiyev a ressorti le couplet azéri selon lequel le monastère de Gandzasar ne serait pas dû à un prince arménien mais à un seigneur local de l’Albanie du Caucase, cet ancien royaume qui pendant sa relativement courte histoire s’étendait sur une grande partie du territoire actuel de l’Azerbaïdjan avant d’être intégré au monde politique et religieux arménien. Durant la visite des bâtiments conventuels, qui abritent notamment un Matenadaran, ou bibliothèque de manuscrits, de conception récente, sur le modèle de celui de Erevan, mais bien plus modeste, le responsable azerbaïdjanais a pris en dérision l’histoire arménienne des lieux en exhibant des maquettes de manuscrits arméniens anciens qui y étaient conservés, dont les pages blanches ont suscité les rires de plusieurs des diplomates présents. “Une seule page [est illustrée] … les autres sont vierges. Et tel est l’héritage chrétien [arménien] que vous pouvez constater” a déclaré le responsable azéri, moqueur.
Hajyiev s’était bien gardé de préciser que le Maténadaran de Gandzasar ne disposant pas des moyens nécessaires à la conservation de précieux et fragiles ouvrages enluminés datant de plusieurs siècles, seules des copies y étaient exposées, les originaux produits par les moines copistes locaux étant conservés pour la plupart au Maténadaran d’Erevan, dont le directeur n’a pas manqué de faire cette mise au point. Quant aux manuscrits originaux qui étaient conservés au Matenadaran de Gandzasar, ils ont été transférés pour des raisons évidentes de sécurité à celui de Erevan pendant la guerre de l’automne 2020, précise une ancienne ministre de la culture du Karabakh, Lernik Hovannessian.
Cette scène navrante a suscité l’indignation de responsables de l’opposition et de personnalités publiques en Arménie, ainsi que des activistes arméniens du Karabakh qui y sont exilés. Certains d’entre eux, outrés plus particulièrement par la présence de Grono à cette visite, l’ont accusée d’aider le régime de Bakou à occulter le nettoyage ethnique et à effacer les traces de la présence pluriséculaire des Arméniens au Karabakh.
“Je ne conteste en aucun cas la présence arménienne passée et la marque significative qu’elle a laissée dans les zones du Karabakh autrefois affectées par le conflit”, a déclaré Grono le lendemain à Erevan, citée par l’agence Armenpress en ajoutant, soucieuse de rectifier le tir et de faire meilleure impression : “J’ai pu le constater par moi-même pour la première fois lors de la visite des districts de Kalbajar et Aghdara (Martakert) la semaine dernière ”. Merci donc au président Aliev de le lui avoir permis – indirectement- de le savoir, mais sans doute aurait-elle pu en avoir pris connaissance de façon plus directe et exacte si la visite guidée avait été assurée par des Arméniens dans le Karabakh, quelques années auparavant !
“J’ai entendu des points de vue de chaque partie, et je sais que les deux camps ont des opinions très tranchées à ce propos”, a poursuivi la diplomate européenne en précisant : “Et j’ai été très heureuse aussi d’avoir l’opportunité durant ma visite ce weekend de témoigner du patrimoine si important qui se trouve bel et bien au Karabakh”.
Grono a tenu ces propos après une visite au musée-institut des manuscrits arméniens anciens du Matenadaran de Erevan, où l’accompagnait le vice-ministre arménien des affaires étrangères Vahan Kostanian. Elle a ainsi pu admirer entre autres les pages bien remplies de caractères arméniens et d’enluminures de manuscrits médiévaux originaires de Gandzasar dont les maquettes vierges avaient été montrées sur place et moquées par Hajiyev. Le directeur du Matenadaran, Ara Khzmalian, a indiqué au Service arménien de RFE/RL avant la visite de Grono qu’il était prêt à montrer ces originaux, dont le plus vieux date de l’an 909, à “tout diplomate ou ambassadeur qui afficherait le moindre doute quant à leur authenticité”.
Selon une déclaration du ministère arménien des affaires étrangères relative à cette visite, la représentante de l’UE s’est familiarisée avec “la riche collection de manuscrits anciens et leur histoire ainsi qu’avec les traditions et techniques de préservation, de traitement et de création de fac-similés d’anciens manuscrits destinés à être exposés dans des musées”.
Grono a aussi eu un entretien séparé avec Kostanian dans les locaux du musée. Le communiqué du ministère indique que la discussion aurait porté sur ses récentes activités et sur leur “efficacité, dans le contexte de l’institutionnalisation de la paix établie entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan”, sans fournir plus de détails.
Pas de réaction à Erevan
Ignorant les critiques et les demandes de l’opposition, le gouvernement arménien n’avait pas encore officiellement réagi aux déclarations de Hajiyev lundi soir. Le gouvernement arménien a de toute manière fait le choix de cesser d’accuser Bakou de profaner ou de détruire systématiquement les monuments arméniens au Karabakh dès lors que le premier ministre Nikol Pachinian a reconnu la souveraineté de l’Azerbaïdjan sur le territoire arménien rebelle en marge d’un sommet de l’UE en 2022. Les détracteurs de Pachinian affirment que cette décision encouragée par l’UE n’a fait que faciliter l’offensive azerbaïdjanaise qui s’en est suivie. Des allégations que le premier ministre et ses alliés politiques n’ont cessé bien sûr de démentir.
Dans ces conditions, il est probable que Pachinian et son équipe ne réagissent pas aux propos de Hajiev, et qu’ils gardent le silence comme pour tout ce qui concerne le Karabakh, qu’ils considèrent comme un dossier classé depuis sa reconquête par l’armée de Bakou en octobre 2023, qu’il s’agisse de ses anciens dirigeants, qui croupissent dans les geôles de Bakou depuis trois ans et pour toujours, en vertu des verdicts énoncés en début d’année après un an d’un simulacre de procès, ou du patrimoine arménien religieux ou profane, que les autorités de Bakou détruisent systématiquement quand elles ne l’intègrent pas à leur histoire fantasmée et tronquée, rédigée selon des canons nationalistes que n’aurait pas désavoués Kemal Ataturk, le père de cette Turquie moderne dont les fondations reposent notamment sur le génocide des Arméniens. Si les Azéris, comme les Turcs, réécrivent une Histoire nationale et nationaliste dans laquelle se lit en creux, celle des Arméniens, ces derniers, sous la conduite de Pachinian, voudraient oublier l’Histoire, en faire l’économie au nom d’une « Arménie réelle » qui ne se soucie guère de l’origine du patrimoine du Karabakh et du Karabakh lui-même.
Quand leurs détracteurs leur en font le reproche, les autorités arméniennes s’en défendent d’ailleurs à peine. Anna Grigorian, une responsable de l’alliance d’opposition Hayastan, les a ainsi mises au défi de réagir aux propos de Hajiyev lors de la séance de lundi du Parlement arménien. “Avez-vous l’intention d’affirmer la position selon laquelle Gandzasar est arménien?”, a-t-elle demandé au président du Parlement, Ruben Rubinian, un responsable du parti Contrat civil de Pachinian. Rubinian a répondu avec un certain embarras que si les affirmations de Hajiyev “dénuées de fondement” et “pas utiles”, le processus de paix arméno-azerbaïdjanais doit être mené avec “prudence” et que se prononcer sur ces sujets était « à double-tranchants ». Il laissait ainsi entendre que les réactions de l’Arménie pourraient se retourner contre elle, en encourageant Bakou à compromettre un processus de paix encore à finaliser, et aussi à revendiquer des droits sur le patrimoine de l’Arménie cette fois. Ce dont le régime de Bakou ne se prive d’ailleurs pas, exploitant l’angélisme des autorités de Erevan pour s’appropriant en termes à peine voilés l’histoire d’une Arménie qualifiée d’« Azerbaïdjan occidental » et prête quant à elle à sacrifier sur l’autel de la paix son passé et ses passifs dus aux voisins azéro-turcs.
Pour le gouvernement arménien, qui a multiplié les concessions depuis cinq ans face à un Azerbaïdjan vindicatif, les propos de Hajiyev ne prêtent donc pas à polémique et l’on ne s’en étonnera pas alors qu’il s’est muré dans le silence à chaque coup porté par Bakou contre les murs des édifices arméniens du Karabakh. En début d’année, Pachinian avait ostensiblement refusé de condamner la destruction de la plus grande église arménienne du Karabakh, qui avait été confirmée par des images satellite obtenues par RFE/RL. Bakou s’était senti oblige ensuite de justifier cette démolition, en désignant la cathédrale de la Sainte Mère de Dieu de Stepanakert, dont Pachinian avait assisté à la consécration en mai 2019, comme un symbole de l’“ occupation arménienne ” du Karabakh. Un argument invoqué par le régime de Bakou pour justifier les multiples démolitions des édifices religieux et surtout civils construits au Karabakh durant les quelque 30 années d’existence de la République de l’Artsakh.
Mais des monuments qui lui étaient bien antérieurs ont été détruits depuis la guerre arméno-azérie du Karabakh de l’automne 2020, dont de nombreuses églises. En 2022, le gouvernement azerbaïdjanais avait ainsi annoncé des plans relatifs à la suppression des inscriptions en langue arménienne dans les lieus de culte chrétiens du Karabakh, les désignant comme des “faux” gravés ultérieurement par les Arméniens. De telles inscriptions médiévales ornaient également les façades et les murs du monastère de Gandzasar. A Chouchi, désormais Choucha, que les Arméniens comme les Azéris considèrent comme la capitale culturelle, du Haut-Karabakh, l’armée azérie a rasé l’église de Ganatch Jam, datant du 19e siècle, presque après la prise de la ville qui signa la fin de la guerre le 8 novembre 2020. Les autorités azéries se gardent bien de signaler que les « occupants » arméniens avaient restauré les deux modestes et rustiques mosquées de Chouchi. Alors que des diplomates européens visitaient le Karabakh, une organisation américaine qui scrute les démolitions advenues sur le territoire depuis sa reconquête par Bakou diffusait des images satellites montrant clairement la démolition d’un cimetière arménien dans cette même ville de Chouchi. Si les morts ne parlent pas, les tombes, dont certains étaient des khatchkars datant de l’époque médiévale, trahissaient une présence arménienne d’autant plus gênante qu’au côtés d’Arméniens, reposaient des Russes et des résidents étrangers. Plutôt que de chercher d’autres origines à ce cimetière, les autorités azéries ont préféré le raser, comme celui de Djoulfa au début des années 2000 au Nakhitchevan, et comble du cynisme et de l’indécence, enterrer des conduites d’égout sur le site du cimetière. On n’ose imaginer que certains diplomates pourraient en rire…
