Nous publions ci-dessous le message de l’essayiste Joan Larroumec, à propos du film « La bataille de Gaulle » . À travers son regard critique, l’essayiste livre une réflexion intéressante sur les notions de nation, de résistance. Un point de vue qui, au-delà delà de l’histoire de France et du strict contexte du film d’Antonin Braudry avec Simon Abkarian, devrait intéresser les lecteurs de NAM, de par ses résonances avec le débat arménien actuel.
J’ai donc vu La bataille de Gaulle hier soir. Grande salle de l’UGC des Halles quasi pleine.
Côté pile : comme le faisait remarquer un ami, ce film semble refermer la parenthèse ouverte par Le Chagrin et la pitié en 1971, qui avait inauguré la déconstruction de la France gaullienne, et ouvert tout le champ idéologique de la critique d’une France peu glorieuse dont l’essence serait en grande partie dans la collaboration.
Chez Baudry, c’est le grand retour du patriotisme résistant décomplexé. Les héros crient vive la France, les vichystes sont des traitres. Les Anglais sont calculateurs, les Américains des alliés de circonstance autant que des adversaires. Tout est à sa place.
Baudry ajoute aussi au patrimoine national ce qui est je crois une des toutes premières représentations filmiques de la bataille de Bir Hakeim. Morceau de courage et d’abnégation pur, dans la grande tradition gauloise du petit groupe de guerriers sous-équipés qui fait face à l’empire qui veut le submerger.
Bien sûr, il y a les petites touches post-modernes, un recul ironique inévitable, qui dépeint parfois De Gaulle à la frontière du grotesque. Mais cela n’entâche pas le constat : nous sommes culturellement passés de l’autre côté, le patriotisme a de nouveau sa place auprès du grand public. Simon Abkarian qui parle de De Gaulle la larme à l’œil devant Yann Barthès, c’est un nouveau monde/
Les raisons de ce retour me semblent limpides :
la patriotisme contemporain avait disparu car il n’était plus existentiel dans le contexte de la pax americana, et était devenu un obstacle dans le contexte de la construction européenne.
La fin de la pax americana et le risque concret de se faire géopolitiquement écraser redonne une pertinence instrumentale à la technologie sociale du patriotisme sur laquelle repose la défense farouche des intérêts de son pays.
Le retour en grâce de la nation est-il là pour durer ?
Tout dépendra de ce qu’il adviendra de la construciton européenne maintenant que l’Amérique a fait tomber le masque.
Côté face maintenant : Baudry passe à côté du Général.
Pourquoi De Gaulle a-t-il cette folie de rompre avec Pétain et d’aller à Londres. Pourquoi dit-il « je suis la France » à Chruchill, en le croyant profondément ? Et poruquoi certains le croient ?
Pourquoi et comment cette aberration historique qu’est De Gaulle ?
C’est très simple, et l’oubli de Baudry est d’autant plus dommageable que la clé est dans le titre même de la biographie qui a inspiré le film : « une certaine idée de la France. »
Plus précisément, il y a au XIXe siècle deux conceptions principales de la nation.
1. La version contractuelle, post-1789, à la Sieyès : la nation est l’agrégat des volontés et des intérêts présents, chaque génération peut la révoquer et la reconfigurer. C’est cette version de la nation qui sous-tend par exemple le concept de nouvelle France de Mélenchon.
2. La version historiciste de la nation, issue de Burke et en France incarnée par Barrès : la terre et les morts. La nation ne représente pas que les vivants, mais aussi les morts et ceux qui sont à naître. Ainsi les vivants n’ont pas l’autorité suffisante pour redéfinir la nation à chaque génération.
Renan est célèbre pour avoir unifié ces deux visions de façon totalement explicite.
« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »
De Gaulle lui appartient à une autre tradition. La France n’est pas pour lui un objet immanent, que l’on étende son essence à tous les Français passés présents futurs ou qu’on la restreigne aux contemporains.
De Gaulle est péguysite.
De Gaulle en 1964 à propos de Péguy : « Aucun écrivain ne m’a autant marqué. Dans les années qui ont précédé la guerre, je lisais tout ce qu’il écrivait, pendant mon adolescence et quand j’étais à Saint-Cyr, puis jeune officier. Je me sentais très proche de lui. Ce qui m’intéressait surtout chez lui, c’était son instinct. »
Payerefitte : « Lui aussi, il se faisait une certaine idée de la France, comme d’une personne vivante, pareille à la Madone des fresques.
De Gaulle : « Oui, c’est évident. »
Péguy rompt avec les définitions immanentes de la France, et lui accorde la transcendance. La France est une essence dont les générations successives ne sont que les dépositaires. Une certaine idée de la France existant avant, après et au-dessus de tout Français particulier. Cette idée de la France anime les Français beaucoup plus que les Français animent la France. Et les intérêts de la France peuvent être en contradiction avec ceux des Français de toutes les générations.
De Gaulle, c’est avant tout ça.
Les pétainistes ne sont que des sieyèsiens qui se trompent. Mais fondamentalement, ils justifient leur comportement par leur objectif consistant à préserver les intérêts des Français. Éviter une nouvelle boucherie. Donner aux Français une place dans le nouvel ordre germanique.
Pour De Gaulle, ce serait entâcher l’âme de la France. C’est pour cela qu’il peut dire être la France, son dépositaire légitime. Peu importe ce que disent les institutions, c’est celui qui est habité par la France qui porte sa légitimité.
C’est parce que Roosvelt n’est pas péguyste qu’il ne comprend pas qui est De Gaulle et cherche à l’écarter.
Et c’est parce que De Gaulle a fondamentalement raison qu’il réussit. En effet, sur quoi repose le succès de De Gaulle ? Sur le fait qu’en France, dans l’Empire, des Français reconnaissent la France en lui. Des Français pour qui donc la France est autre chose que les Français.
Et c’est aussi pour cela que De Gaulle peut raconter le récit de la résistance. Si la France est autre chose que les Français, alors elle est aussi autre chose que Vichy et ses collabos. Les Français peuvent être indignes de la France, mais la France, elle, reste intacte, tant qu’assez de Français sont là pour protéger et perpétuer son âme.
Sans cette clé de lecture, De Gaulle n’est qu’un excentrique qui a eu de la chance et du courage. Vision du personnage qui transparaît un peu trop chez Baudry.
Avec cette clé de lecture, l’histoire de De Gaulle est une histoire quasi christique, où ce n’est pas Dieu qui s’est fait homme, mais une nation qui s’est faite Général.
J'ai donc vu La bataille de Gaulle hier soir. Grande salle de l'UGC des Halles quasi pleine.
Côté pile : comme le faisait remarquer un ami, ce film semble refermer la parenthèse ouverte par Le Chagrin et la pitié en 1971, qui avait inauguré la déconstruction de la France… pic.twitter.com/hbukFOZB9E
— Joan Larroumec (@larroumecj) June 4, 2026
