On aurait pu croire que les grands rassemblements diplomatiques début mai à Erevan, où des dizaines de dirigeants européens et autres lui ont apporté un soutien déclaré pour sa candidature aux législatives du 7 juin, auraient quelque peu apaisé le premier ministre arménien Nikol Pachinian. Mais si tel était le cas, l’état de grâce a été de courte durée et le dirigeant arménien candidat à sa réélection redouble d’agressivité, à l’approche de ce scrutin décisif. Ainsi, alors qu’il allait au contact de la population dans le cadre de sa campagne qui le conduisait lundi dans le district d’Arabkir, au nord de Erevan, il s’est lancé dans une violente polémique avec une habitante qui était manifestement opposée à sa politique et tenait à le faire savoir. Cette femme d’âge mûr, qui avait pu s’approcher de Pachinian, l’avait pris à parti, déclenchant sa fureur lorsqu’elle l’accusa d’avoir “volé ma patrie”.
“Vous avez anéanti toute une jeune génération”, avait-elle ajouté, dans une évidente allusion à la guerre de l’automne 2020 contre l’Azerbaïdjan au Karabakh en poursuivant : “Vous avez volé mon frère, ma joie. Vous avez essayé de nous mettre à genoux. Mais nous ne sous sommes pas agenouillés”.
“Si tu es Rob, je forcerai Rob à s’agenouiller, Rob ira en prison, j’éliminerai Rob”, a répliqué un Pachinian îvre de fureur, dans une allusion à l’ex-président Robert Kotcharian, l’un de ses principaux adversaires aux législatives à venir à la tête de l’alliance Hayastan. Et d’ajouter, emporté par une colère irrépressible : “Je forcerai aussi l’homme de Kaluga (le pseudonyme méprisant dont il a affublé son principal adversaire, le milliardaire russo-arménien Samvel Karapetian) à se mettre à genoux et l’éliminerai. De même pour Serge [Sarkissian] et Gago [Tsaroukian] !”
Piqué au vif par l’accusation de sa concitoyenne selon laquelle il avait « ruiné le pays », Pachinian répliquait : “C’est vous qui l’avez ruiné, pillé avec le Karabakh”, dans une charge qui visait une fois encore ses principales cibles, ses bêtes noires, sa mauvaise conscience peut-être, ces Arméniens d’un Karabakh dont il ne veut plus entendre parler.
Décidément intarissable, Pachinian a enchaîné en attaquant ces adversaires électoraux en raison de la diffusion récente d’une nouvelle vidéo montrant des hommes masqués appelant, dans un arménien dont l’accent trahissait leur origine du Karabakh, à un renversement violent de son pouvoir. Il a désigné les protagonistes non identifies de ce clip video comme des “fugitifs” du Nagorno-Karabakh, en promettant de les « éliminer » eux aussi.
Interrogé dans des conditions un peu plus sereines par le Service arménien de RFE/RL sur l’existence de quelque preuve reliant l’opposition à cette vidéo, Pachinian a répondu : “La preuve est que leur rhétorique correspond [au contenu de la vidéo]”
Pachinian avait déjà lancé ses attaques verbales sur les leaders de l’opposition la semaine dernière, traitant Karapetian d’“espion étranger”, s’engageant à renvoyer Kotcharian en prison et insultant le fils de Tsaroukian qui a fui le pays. L’ex-président dirigeant l’alliance d’opposition Hayastan qui est la deuxième force politique de l’actuelle législature, a répondu en le traitant d’“imbécile”, en mettant en doute sa santé mentale.
La dernière éruption de colère de Pachinian a provoqué une avalanche de condamnations des trois poids lourds de l’opposition et d’autres détracteurs du gouvernement arménien. Le bloc Arménie forte de Karapetian y a vu une preuve supplémentaire de son incapacité de continuer à diriger le pays.
En publiant une vidéo de l’incident sur sa page facebook, le bloc électoral d’opposition le plus menaçant pour Pachinian l’a assorti du commentaire suivant : “l’Arménie a besoin d’un véritable dirigeant”.
“Il insulte parce qu’il n’a rien à dire, il n’a aucun programme”, a déclaré de son côté Tsaroukian devant les journalistes en ajoutant : “Il a trompé le peuple pendant huit ans, et ce depuis le début”.
“Outre des tendances pathologiques à la dictature, il montre aussi des signes évidents de misogynie, cherchant systématiquement à s’en prendre à des femmes”, a déploré pour sa part Kristine Vartanian, une figure de proue de l’alliance Hayastan en concluant : “Mais les femmes dont il croise le chemin sont toutes fortes et dignes”.
Au cours de sa campagne qui l’a vu sillonner les routes de plusieurs régions d’Arménie, Pachinian a été régulièrement confronté à des électeurs en colère isolés, dans un public souvent plus conciliant, car trié sur le volet ou dont les rangs étaient grossis par des fonctionnaires, parfois aussi des enseignants et des élèves incités à acclamer le premier ministre candidat, comme l’ont révélé récemment des enquêtes indépendantes. Au nombre de ces empoignades verbales opposant Pachinian à des citoyens en colère, il faut rappeler celle impliquant la mère de l’un des 15 soldats arméniens dont les corps avaient été retrouvés dans leurs baraquements de fortune ravagés par un incendie en janvier 2023. Elle avait rendu Pachinian responsable de ces morts alors qu’il tenait son meeting de campagne vendredi 15 mai, à Metsamor, une localité à quelque 40 kilomètres à l’ouest de Erevan connu pour son site archéologique et surtout sa centrale nucléaire. Mais sa voix, comme souvent celle des citoyens, a été étouffée par les slogans “Nikol premier ministre!” chantés par les partisans de Pachinian.
Dans le même temps, la justice arménienne continue à sévir contre les partisans de l’opposition, à commencer par ceux d’Arménie forte, dont des dizaines ont été arrêtés depuis deux mois pour des faits supposés d’achat de votes ou de pots de vin électoraux. Ce week end, une dizaine de partisans de Karapetian ira s’ajouter à cette liste déjà longue, cette fois sur des accusations de « hooliganisme ». Il semblerait qu’ils aient eu l’audace de perturber un cortège conduit par le ministre de la défense Souren Papikian, qui faisait campagne pour Pachinian, dont il est un proche allié politique, dans deux villages de la province septentrionale de Lori, près de Tashir, ville natale de Karapetian qui a donné son nom au groupe qui a fait sa fortune en Russie. Des vidéos des faits de violence dénoncés par le pouvoir montrent les partisans de Karapetian agitant des drapeaux et scandant « Samvel premier ministre » au passage du cortège de Papikian qui les a aussitôt menacés et fait appeler la policer pour les déloger de force et en faire arrêter une dizaine au passage.
