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Soutenir l’Arménie… mais pas trop ? La question troublante de Jérôme Guedj candidat à la présidentielle…

La question écrite déposée par Jérôme Guedj au Journal officiel du 21 avril 2026 ne passe pas inaperçue. Non par sa technicité – classique dans l’exercice parlementaire – mais par ce qu’elle révèle d’un glissement plus profond dans une partie du discours politique français sur l’Arménie. Derrière les précautions de langage et les références aux « équilibres stratégiques », c’est bien la nature même du soutien de la France à Erevan qui semble, sinon remise en cause, du moins relativisée.

Car le cœur de la question est là : comment « concilier » l’appui au rapprochement entre l’Arménie et l’Union européenne avec les intérêts économiques et énergétiques français en Azerbaïdjan, tout en ménageant la Turquie et en évitant de froisser la Russie ? Une interrogation en apparence pragmatique, mais qui, à y regarder de plus près, installe un doute : l’Arménie est-elle encore un partenaire à soutenir pour elle-même, ou devient-elle une variable d’ajustement dans une équation énergétique dominée par Bakou ?

Le raisonnement n’est pas inédit. Depuis la guerre de 2020 et l’offensive éclair de 2023 qui a conduit à la disparition de facto du Haut-Karabakh, les capitales européennes oscillent entre principes et intérêts. D’un côté, la condamnation des déplacements forcés de populations arméniennes ; de l’autre, la consolidation des liens énergétiques avec l’Azerbaïdjan, devenu un fournisseur clé dans la stratégie de diversification post-russe. La visite d’António Costa à Bakou en mars dernier s’inscrit dans cette logique assumée.

Mais ce qui surprend davantage, c’est que cette grille de lecture soit reprise, presque mot pour mot, par un député qui s’était illustré ces dernières années par des prises de position nettement plus engagées en faveur des Arméniens. On se souvient des discours de Jérôme Guedj devant l’Assemblée nationale, lors des rassemblements organisés par le CCAF, dénonçant sans ambages les exactions commises au Haut-Karabakh et appelant à une réponse politique forte de la France et de l’Europe. Le ton était alors sans équivoque : celui d’une solidarité assumée, voire militante.

Le contraste est d’autant plus frappant que la situation sur le terrain n’a rien perdu de sa gravité. En témoignent la question des 19 otages arméniens toujours détenus à Bakou, l’exode des populations arméniennes du Karabakh, les questions de sécurité aux frontières arméniennes et l’occupation de 200 km2 du territoire arménien par l’Azerbaïdjan, sans compter les menaces. Dans ce contexte, poser la question du « coût » stratégique du soutien à l’Arménie revient, de fait, à en redéfinir les termes.

Certes, un parlementaire est dans son rôle lorsqu’il interroge le gouvernement sur la cohérence de sa politique étrangère. Et il serait naïf d’ignorer que la diplomatie française, comme toute diplomatie, s’inscrit dans un jeu d’intérêts parfois contradictoires. Mais encore faut-il mesurer la portée politique des mots employés. En mettant sur le même plan le soutien à un État fragilisé et la préservation d’intérêts énergétiques en Azerbaïdjan, la question de Jérôme Guedj contribue à banaliser une forme de relativisme stratégique.

Plus profondément, elle témoigne d’un malaise européen face au Caucase du Sud. L’Union européenne veut à la fois soutenir l’Arménie dans son aspiration à se rapprocher de l’Occident, sécuriser ses approvisionnements énergétiques via Bakou, maintenir des relations fonctionnelles avec Ankara, et éviter une confrontation ouverte avec Moscou. Une quadrature du cercle qui conduit souvent à des positions ambiguës, sinon contradictoires.

Dans ce jeu d’équilibriste, la France avait jusqu’ici tenté de maintenir une ligne singulière, plus ferme vis-à-vis de l’Azerbaïdjan et plus engagée aux côtés de l’Arménie. C’est cette singularité qui semble aujourd’hui questionnée, y compris dans les rangs de ceux qui en étaient hier les plus ardents défenseurs.

Faut-il y voir un simple ajustement rhétorique ou le signe d’un infléchissement plus profond ? La réponse appartiendra en partie au gouvernement, mais aussi à ceux qui, au Parlement, façonnent le débat public. Une chose est certaine : dans une région où les rapports de force priment souvent sur le droit, chaque nuance compte. Et chaque ambiguïté peut être interprétée comme un renoncement.
Paul Nazarian

QANR5L17QE14547

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