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(Pendant 7 jours)

Shéhérazade, telle qu’en elle-même enfin !

par

©armenews.com

Pourquoi la belle Anahide veut-elle que sa nièce écrive la vraie histoire de Shéhérazade, narratrice des Mille et Une Nuits ? D’où vient la puissance de la littérature et comment se transmet-elle ? Sophie Fontanel nous en dit plus dans un récit fort en émotions, magnifique hommage à sa tante et à Shéhérazade, figure fondatrice et protectrice de la littérature.

Faut-il avoir lu un livre pour en parler ? En principe, oui. Aux Nouvelles d’Arménie Magazine, toujours ! Pourtant, il y a des livres dont, en vérité, on a tous et toutes entendu parler sans les avoir jamais lus. À quelques exceptions près, bien entendu. Ainsi, qui a lu de bout en bout La Divine Comédie de Dante, hormis quelques spécialistes ? Ou bien Le noble Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantès ? Ou encore les Mille et Une Nuits, ce livre de contes merveilleux, mais anonyme ? Pourtant, on cite sans gêne ces ouvrages, réputés chefs-d’œuvre de la littérature et, plus encore, on exfiltre de leur contexte Béatrice, Don Quichotte et Shéhérazade pour en parler allégrement comme des êtres souverains, voire des archétypes en bonne place dans notre imaginaire.
C’est précisément sur cette incongruité que Sophie Fontanel appelle notre attention dans Shéhérazade et la 602e nuit. Dans les Mille et Une Nuits, la géniale conteuse, chaque nuit, tient en haleine son époux cruel en lui racontant une nouvelle histoire ou sa suite, échappant ainsi elle-même à la mort promise, et mettant également fin aux trois années durant lesquelles, chaque matin, le roi sanguinaire faisait trancher la tête de sa femme, épousée la veille, afin d’être certain que cette dernière ne le tromperait pas.

 

Shéhérazade, cette inconnue
Mais que sait-on vraiment de Shéhérazade sinon qu’elle s’est portée volontaire pour mettre fin au massacre des épouses du roi ? Pratiquement rien, sinon qu’elle est courageuse et rusée, soit forte de la force des prétendument faibles ! De quelle contrée lointaine vient-elle ? L’écrivain argentin Jorge Luis Borges s’étonnant lui-même de notre ignorance crasse en la matière, prétendait que Shéhérazade dévoilait un peu de son mystère au cours de la 602e nuit. Sauf qu’il n’y a pas de 602e nuit dans les Mille et Une Nuits ! Mais, tout cela, Sophie Fontanel ne l’apprendra que bien plus tard. Car, pour elle, Shéhérazade, c’est d’abord une histoire de famille !
Tout a commencé à Venise la Sérénissime, où la belle Anahide, profil grec, port altier, pupilles caramel, emmena sa nièce Sophie, alors âgée de 17 ans. S’offusquant que cette dernière n’ait jamais lu les Mille et Une Nuits, qu’elle n’ait pas emporté avec elle, comme recommandé, le tome I de l’édition française, elle lui remit entre les mains l’intégrale de l’édition italienne pour qu’elle la lise et écrive un jour – puisqu’elle avait une plume, c’était évident ! – la vraie histoire de Shéhérazade. Perplexe, Sophie se demande ce que peut bien être la vraie histoire de Shéhérazade, remettant en cause la fausse, quand on ne sait rien d’elle. Pour Sophie, dont la mère est arménienne et le père français, il y a anguille sous roche. L’obsession de sa tante ne traduirait-elle pas cette manie des Arméniens à vouloir trouver des origines arméniennes à tout le monde ? Pourtant, Sophie est fascinée par Anahide. Son côté théâtral, majestueux, impérieux, son élégance, sa culture, son carnet d’adresses, ses mondanités qui tranchent avec son propre univers familial plus modeste et moins fantasque. On dirait un vrai personnage de roman ! Elle épouse, à 50 ans, Waïk, l’homme de sa vie, un amour de jeunesse qu’elle attendit de longues années. Sophie a alors 9 ans. Mariage célébré à Etchmiadzine, en Arménie alors soviétique. Son époux est le fils aîné du légendaire Roupen (1882-1951), chef militaire, ministre de la Défense de la Première République d’Arménie (1918 1920) et membre du bureau permanent de la FRA jusqu’en 1947. Anahide et Waïk forment aux yeux de Sophie un couple mythique, possédant une bibliothèque mythique renfermant notamment les Mémoires de Roupen publiées de 1951 à 1952 à Los Angeles, avant d’être rééditées à Beyrouth dans les années 1970. L’ouvrage est une source historiographique sans équivalent sur le Yergir, le pays dont furent chassés les Arméniens de l’Empire ottoman par les déportations et le génocide de 1915. Témoignage unique, les Mémoires de Roupen sont un récit historique, au ton volontiers épique, dont la réputation précède sa lecture, livre culte en diaspora comme en Arménie où il fut interdit durant toute la période soviétique, mais circulait sous le manteau. Un livre faisant l’objet d’une vénération par des générations de militants, qui sans même avoir été lu, concentrait en lui une charge émotionnelle mêlant temps héroïques et rêve brûlant d’indépendance. Un livre que Waïk traduisit en français pour les jeunes générations qui ne lisaient plus l’arménien. Dans cette même bibliothèque, il y avait aussi les Mille et Une Nuits et un personnage, Shéhérazade, en quête d’auteur. Qui attendait son heure et que justice soit faite ! Sophie la sauvera de l’anonymat et de sa réduction au statut d’une voix ensorceleuse qui, chaque soir, drogue l’imagination d’un roi tout-puissant en prononçant 4 mots magiques : « Il était une fois… »

Transmission, filiation, affinités
Au commencement, donc, il y avait Shéhérazade, pionnière, fondatrice de la littérature, assumant son rôle de passeur, car la littérature n’existe que par et dans la transmission. Et l’humanité, c’est encore une histoire de transmission, filiation, affinités. Fils invisibles reliant lieux et temps, êtres et générations, passé, présent, futur. Sophie par exemple s’appelle ainsi en hommage à Sainte Sophie de Byzance, Haghia Sophia, la Sainte Sagesse, et Anahide porte le prénom de la déesse de la fécondité et de la naissance, de la beauté et de l’eau. Ensemble, elles visitent la basilique Saint-Marc à Venise, de style byzantin, dont les mosaïques somptueuses réfléchissent celles de Sainte Sophie. Par légères touches impressionnistes, subtiles, tout en délicatesse, Sophie Fontanel invite l’imaginaire du lecteur à participer à ce jeu littéraire des correspondances, des échos et des lumières, volutes de tendresse, tandis qu’elle s’interroge sur ce qu’Anahide voulait en lui enjoignant d’écrire la vraie histoire de Shéhérazade. Dans quel but lui remet-elle une page d’un dictionnaire franco-arménien ? Quel rapport entre les deux, sachant d’une part que la première traduction en français des Mille et Une Nuits fit connaître ce livre dans le monde entier, et d’autre part que les Arméniens appellent Siècle d’or celui de la traduction non seulement de la Bible mais de tous les livres de l’antiquité grecque, élevant au rang de Saints ses Traducteurs ? Sophie narratrice mène l’enquête nous faisant voyager sur son tapis volant d’une époque à une autre, pour saisir la matrice Shéhérazade.

Emouvant récit
La mort d’Anahide, 30 ans après le voyage initiatique à Venise, va précipiter les choses. Sophie récupère l’exemplaire de sa tante malencontreusement emporté par sa cousine à Beyrouth. Les livres voyagent bien plus que nous, qu’ils circulent en version originale ou traduction. Fenêtres sur le monde, ils nous réservent aussi bien des surprises. La narratrice creuse la piste des origines de Shéhérazade, consulte l’édition originale conservée à la Bibliothèque nationale. Pour découvrir qu’elle ne peut pas écrire sur Shéhérazade, sans écrire sur Anahide et sans emmener à son tour sa nièce à Venise.
Émouvant récit de Sophie Fontanel qui rend un bel hommage à sa tante Anahide. Dans ce livre sur la transmission, mais aussi sur ce que René Char appelait « héritage sans testament », la narratrice est prise en étau entre la figure tutélaire de sa tante et celle de sa nièce qui la convaincra de la nécessité d’écrire la vraie histoire de Shéhérazade et mettra du sien dans la mise à jour de la figure fondatrice et protectrice de la littérature. Chemin faisant, elle nous invite aussi à méditer sur la puissance de cette dernière qui peut triompher de la force brutale en usant d’un stratagème. Subterfuge, la littérature use de tous les expédients pour vaincre l’obscurité et le néant. Pour échapper à un rapport de force trop inégal, la sagesse, sophia en grec ancien, commande en effet d’emprunter un chemin de traverse, de faire un détour, en recourant à la prudence avisée (métis en grec ancien). L’Orientale Shéhérazade et Ulysse le Grec se seraient-ils rencontrés sous la plume d’Homère ? Allez savoir…

Isabelle Kortian

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