L’Arménie traverse aujourd’hui une période de transformations rapides et profondes. Depuis 2020, le pays a connu une révolution politique, un conflit majeur au Haut-Karabakh suivi d’un exode massif de populations, une reconfiguration de ses alliances géopolitiques, ainsi qu’une modernisation économique portée notamment par le secteur numérique. Dans ce contexte de mutation accélérée, la construction d’un Campus numérique arménien ne peut se limiter à la diffusion de savoirs historiques du le haut plateau et en diaspora, artistiques, ou littéraires. Elle doit impérativement intégrer les sciences sociales, sociologie, anthropologie, science politique, démographie, pour permettre une compréhension fine et incarnée des dynamiques en cours. Fondé en 2016, le Campus a 250 étudiants et auditeurs actifs dans l’espace francophone, Alain Navarra-Navassartian, dans cette interview, nous explique pourquoi le développement de cet outil et des Sciences sociales et une nécessité tant en Arménie qu’en Diaspora.
NAM : pourquoi avez-vous souhaité développer des tels cours qui ne sont pas courant dans les cursus d’études arméniennes ? Comprendre une société en mouvement
Les sciences sociales offrent des outils irremplaçables pour saisir ce que vivent concrètement les populations arméniennes : les effets du déplacement forcé des habitants du Haut-Karabakh sur la cohésion sociale, les recompositions identitaires d’une diaspora en interaction constante avec le pays, ou encore les tensions générationnelles entre une jeunesse connectée au monde global et des structures sociales encore marquées par des héritages soviétiques ou obsolètes en diaspora. Sans une grille de lecture sociologique, ces phénomènes risquent d’être perçus uniquement à travers des statistiques économiques ou des analyses géopolitiques distantes, qui passent à côté du vécu des individus et des communautés. Il n’est pas question de remplacer le savoir issu de la recherches des Études arméniennes, et sa transmission ce que Maxime Yevadian et son équipe illustrent avec « Sources d’Arménie » et son enseignement mais de compléter avec des outils d’analyse pertinent l’étude d’une société qui n’a pas cessé d’exister en 1915, 1920 ou même 1991.
NAM : Vous dites vouloir saisir les enjeux géopolitiques par le prisme social, qu’est-ce que cela signifie ?
L’Arménie occupe une position singulière dans le Caucase du Sud, entre la Russie, la Turquie, l’Iran et l’Azerbaïdjan. Les choix géopolitiques du pays, rapprochement avec l’Union européenne, ambiguïtés persistantes vis-à-vis de Moscou, négociations de paix avec Bakou, ne peuvent être compris sans une analyse des représentations collectives, des mémoires historiques (dont celle du génocide de 1915) et des rapports de pouvoir internes qui influencent l’opinion publique et les choix politiques. La science politique et l’anthropologie politique permettent de dépasser une lecture purement diplomatique pour saisir comment ces enjeux se traduisent dans les discours, les mobilisations citoyennes et les votes. La reconduction de Pachinian et de son équipe au mois de juin est par exemple le résultat d’un processus qui mérite l’analyse.
L’Arménie s’affirme, de plus, comme un pôle technologique régional, avec une croissance notable de son secteur informatique et de ses start-ups. Mais cette émergence économique s’accompagne d’inégalités territoriales entre Erevan et les régions, de transformations du marché du travail, certains salaires de cadres sont égaux à ceux de l’Europe, et de questions liées à la fuite des cerveaux et à l’intégration des nouveaux arrivants. La sociologie économique et la démographie sont essentielles pour anticiper ces effets et construire des politiques publiques et éducatives adaptées, plutôt que de plaquer des modèles importés sans les ancrer dans le contexte local.
NAM: Dans cette perspective, quel est le rôle des diasporas?
Aucune analyse de l’Arménie contemporaine ne peut faire l’impasse sur ses diasporas, dont la taille dépasse largement celle de la population résidant sur le territoire national. Dispersées depuis plus d’un siècle en Russie, en France, aux États-Unis, au Liban ou en Iran, ces communautés entretiennent avec le pays des rapports multiples et parfois contradictoires : soutien financier et politique, influence sur le débat public arménien, mais aussi décalages générationnels et idéologiques avec une société qui a évolué différemment sur place. Les sciences sociales, en particulier la sociologie des migrations et l’anthropologie de la diaspora, permettent d’éclairer ces tensions entre un imaginaire national parfois figé dans la mémoire de l’exil et du génocide, et les réalités concrètes vécues aujourd’hui en Arménie. Elles aident aussi à comprendre le rôle ambivalent joué par la diaspora dans les grandes crises récentes, mobilisation lors de la guerre de 2020, débats sur les réformes politiques, investissements dans le numérique et les nouvelles technologies, où elle agit tantôt comme un soutien indispensable, tantôt comme une force qui pèse sur les choix internes du pays sans en subir directement les conséquences. Intégrer cette dimension diasporique dans le Campus numérique arménien est essentiel pour construire un dialogue plus équilibré entre l’intérieur et l’extérieur, et pour que les savoirs produits ne reflètent pas uniquement le point de vue d’Erevan ou celui de la diaspora. Nous avons ainsi des cours sur la Arméniens à Jérusalem et en Terre sainte, sur l’ordre des Pères Mékhitariste mais aussi sur la manière dont la diaspora a vécu la guerre de 44 jours et la perte de l’Artsakh
NAM: En quoi un campus numérique peut-il servir d’outil de pensée critique ?
Intégrer les sciences sociales dans le Campus numérique arménien, ce n’est pas ajouter une discipline parmi d’autres : c’est offrir aux étudiants, chercheurs et citoyens les moyens de penser leur propre société de façon critique et autonome, plutôt que de la subir à travers des récits extérieurs ou des réactions émotionnelles. Cela suppose de développer des contenus pédagogiques en français autant qu’en anglais, voire en arménien, de valoriser les données et enquêtes de terrain locales, et de créer des passerelles entre chercheurs de la diaspora et du pays.
Dans un monde où l’Arménie doit composer avec son histoire, ses fractures internes et son environnement géopolitique instable, les sciences sociales ne sont pas un luxe académique : elles sont une condition nécessaire pour que le pays se pense lui-même, ainsi que les diasporas, au lieu d’être uniquement pensé par d’autres…
Ainsi dans quelques jours va débuter un cours sur les routes de la soie, puis sur l’image de l’Arménien à l’époque moderne, puis la guerre informationnelle et la culture comme élément de puissance, j’encourage les lecteurs des Nouvelles d’Arménie a aller parcourir notre plan de formation : https://www2.campusnumeriquearmenien.org/parcours-de-formation/
Illustration : photo d’Alain Navarra et 2 pages du plan de formation.


