Fort du soutien appuyé que lui ont apporté les dirigeants européens et autres réunis lors de sommets diplomatiques les 4 et 5 mai à Erevan, où ils ont fait bloc, avec l’Arménie, contre la Russie, le gouvernement de Nikol Pachinian s’emploie à minimiser la portée des tensions avec Moscou que ces sommets, auquel était présent le président ukrainien Volymyr Zelensky, qui menaçait ouvertement d’attaquer le territoire russe, ont largement contribué à exacerber. Les mises en garde, voire les mises en demeure, proférées depuis par les responsables russes, à commencer par le président Vladimir Poutine, qui réitérait les risques pour l’économie arménienne, d’un retrait de l’Arménie de l’Union économique eurasiatique (UEE) au profit de l’Union européenne (UE), en assortissant ces menaces de mesures de blocage visant les produits arméniens exportés en Russie, comme encore dernièrement, les fleurs, risquent en effet de ternir l’éclat de ces sommets diplomatiques et de faire de l’ombre au soutien d’une Europe pesant nettement moins lourd que la Russie dans la balance commerciale arménienne, incitant ainsi les électeurs à s’interroger et à se concentrer, à l’heure du vote, le 7 juin, sur les conséquences sur leur niveau de vie et sur l’économie du pays, de la voie choisie par Pachinian. L’équipe du premier ministre arménien, qui affirme par ailleurs avoir des relations toujours aussi « amicales » avec Poutine, a ainsi laissé entendre jeudi 21 mai que les tensions pourtant croissantes avec la Russie ne sont pas aussi importantes qu’il n’y paraît, et qu’il ne fallait pas s’alarmer de l’éventualité annoncée de sanctions russes susceptibles de paralyser l’économie arménienne.
Ses principaux adversaires électoraux, dont l’ex-président Robert Kotcharian, n’ont toutefois pas été convaincus par les assurances prodiguées par les autorités arméniennes qui se voulaient rassurantes, et ont souligné que l’économie du pays paierait le prix fort si le parti Contrat civil au pouvoir emportait les élections législatives du 7 juin.
Moscou a durci ses critiques à l’encontre de Erevan mercredi, notamment par la voix du secrétaire du Conseil de sécurité de Russie, l’ancien ministre de la défense Serguei Shoigu, qui a accusé le gouvernement de Pachinian de prendre des mesures systématiquement hostiles à l’allié traditionnel de l’Arménie. Il cherche à rallier l’Union européenne et se tient toujours plus fermement aux côtés de l’UE contre la Russie sur la scène internationale, a déploré Shoigu lors d’une réunion d’urgence au Kremlin dont l’ordre du jour était dédié à l’avenir des relations russo-arméniennes.
Cette réunion intervenait quelques heures après que Pachinian eu déclaré, au détour de l’un des nombreux meetings de sa campagne électorale, qu’il s’abstiendrait de toute “action radicale” visant Moscou. Cette mise au point censée confirmer si ce n’est les bonnes intentions de l’Arménie, du moins sa neutralité à l’égard de la Russie, visait de toute évidence à ménager celle-ci, alors qu’elle venait de mettre ses menaces à exécution, en imposant de sérieuses restrictions sur l’importation de fleurs coupées arméniennes, annoncées par une agence gouvernementale russe.
Cette annonce avait fait souffler un vent de panique sur les milieux d’affaires arméniens, qui craignent que cette mesure ne donne qu’un avant-goût des restrictions qui pourraient viser bien d’autres produits arméniens exportés en Russie, le principal marché à l’export du pays du Sud Caucase. Elle a aussi ravivé les spéculations relatives à une hausse drastique du prix du gaz naturel que la Russie livre à l’Arménie à un tarif préférentiel, bien inférieur aux cours internationaux. Les responsables russes ont presque ouvertement émis l’éventualité de telles mesures au cours des dernières semaines.
Le ministre de l’économie Gevorg Papoyan, qui est l’une des figures de proue du Contrat civil, s’est montré confiant, en voulant bien croire que les Russes ne se lanceraient pas dans une telle escalade si le parti de Pachinian gagnait les élections.
“Je puis vous assurer que cette discussion prendra fin au matin du 8 juin quand la Commission électorale centrale publiera les résultats [de l’élection] et vous verrez le vote de notre peuple”, a indiqué le ministre devant les journalistes en ajoutant : “Et ensuite, tous les problèmes seront réglés”.
“Nous pensons que le partenariat [avec la Russie] continuera normalement, et nous travaillons dans cette direction”, a indiqué pour sa part le ministre arménien des affaires étrangères Ararat Mirzoyan.
Kotcharian, qui dirige l’une des trois principales formations de l’opposition en lice pour le scrutin, a affirmé exactement l’inverse lors d’un meeting de campagne dans la province centrale de l’Aragatsotn.
“La réaction d’hier [de la Russie] est un très mauvais signe” a indiqué l’ex-président âgé de 71 ans devant ses partisans en ajoutant : “Je connais très bien ce pays. Je peux lire entre les lignes des déclarations de leurs responsables. Ce qu’ils disent est, ‘Chers Arméniens, vous avez un problème avec votre gouvernement’”.
“S’ils interdisent d’autres produits agricoles demain, que pourront faire ces pauvres gens [qui les produisent] ?” a poursuivi l’ex-président en précisant : “Par exemple, que feront ceux qui ont contracté des prêts, construit des serres pour y faire pousser des fleurs et les exporter en Russie? Qu’il [Pachinian] s’arrange donc pour eux et vende ces fleurs en France !”
“Ce n’est pas juste une politique russe. C’est ainsi que se font les choses dans le monde. Ils établissent des régimes [commerciaux] plus favorables pour les pays amicaux et des régimes différents pour les pays non-amicaux. Maintenant la Russie dit, ‘Vous voulez vous lier d’amitié avec nos enemis. Qu’espérez-vous de moi?’” a conclu Kotcharian.
En revenant Pachinian au Kremlin le 1er avril dernier, le président Poutine lui avait fait savoir que les menées du gouvernement arménien en vue d’intégrer à terme l’Union européenne étaient “non compatibles” avec le maintien de l’Arménie au sein de l’UEE, qui accorde aux exportateurs arméniens un accès détaxé et libre au marché russe. Pachinian avait clairement indiqué à l’issue de cette rencontre houleuse que Erevan continuerait à aspirer à entrer dans l’UE. Et tout en revendiquant ses liens d’amitié avec Poutine et les bonnes relations avec la Russie, il n’a cessé tout au long de sa campagne, de dénoncer ses principaux adversaires politiques comme des agents russes, une accusation qui a valu une inculpation dernièrement à Tavenian, le numéro du parti Arménie prospère de Gaguik Tsaroukian, membre, avec Samvel Karapetian et Robert Kotcharian, de cette « troïka » d’opposition que Pachinian s’est juré de ne pas laisser gagner les élections.
