Alors que le premier ministre arménien Nikol Pachinian s’affichait tout sourire la veille aux côtés du président turc Recep Tayyip Erdogan qu’il rencontrait en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, l’un de ses plus fidèles soutiens au sein du gouvernement, le secrétaire du Conseil de sécurité d’Arménie Alen Simonian annonçait jeudi 24 septembre que la Turquie ne représente pas une menace pour la sécurité nationale de l’Arménie. Cela n’a rien d’un scoop, tant le gouvernement arménien a multiplié les gestes d’un rapprochement avec la Turquie en même temps qu’il oeuvrait à l’établissement de la paix avec l’Azerbaïdjan, à laquelle Ankara conditionne la normalisation de ses relations avec l’Arménie. Mais venant du chef de la sécurité nationale d’Arménie, qui était il y a encore deux mois, le président du Parlement arménien, cette déclaration est censée acter le changement de la doctrine stratégique arménienne qui, depuis deux siècles, désigne la Russie comme le ‘protecteur’ naturel de la nation arménienne contre l’ennemi héréditaire turc et son allié et frère azéri. Ebranlée sur ses fondations historiques depuis que la Russie a failli, selon les Arméniens, à ses obligations de solidarité envers son allié arménien lors de la deuxième guerre du Karabakh de l’automne 2020, qui vit l’Azerbaïdjan aidé de la Turquie infliger une écrasante défaite aux Arméniens sans que la Russie intervienne autrement que sous la forme d’un accord de cessez-le-feu perçu comme une capitulation qui ne fera que repousser à septembre 2023 la reconquête du Karabakh par l’armée de Bakou, cette doctrine stratégique a changé de paradigme en même temps que l’Arménie s’éloignait de la Russie pour mieux se rapprocher de l’Occident, devenu l’arbitre d’un processus de paix en voie de finalisation entre Erevan et Bakou, sur fond d’invasion russe en Ukraine ravivant les tensions Est-Ouest.
C’est à la Russie que s’adressait d’ailleurs indirectement Simonian lorsqu’il évoquait ce renversement de la vision géopolitique arménienne, en l’inscrivant dans le cadre du débat en cours sur le maintien de la base militaire russe de Gyumri en Arménie. Le débat avait été lancé au début du mois par le président russe Vladimir Poutine qui laissait entendre que la Russie ne verrait pas d’objection à ce que cette base quitte sur le champ l’Arménie si ses autorités le souhaitent, Pachinian rétorquant de son côté que la question n’était pas à l’ordre du jour, mais qu’il ne tenait pas particulièrement à son maintien. Enfonçant le clou, Simonian a déclaré : “Je ne vois pas une menace à la souveraineté de la République d’Arménia de la part de la Turquie. Depuis [le lancement d’un accord de paix arméno-azéri] le 8 août 2025, je ne vois plus aucune menace de cette sorte”, a souligné Simonian devant les journalistes, en évoquant l’avenir de la présence militaire russe dans le pays.
Un avenir des plus incertains pour cette base militaire qui est la plus importante de la Russie au Sud Caucase, alors que l’on assiste à une détérioration continue des relations arméno-russes. Poutine avait publiquement évoqué l’éventualité d’une fermeture de cette base militaire devant la presse à l’issue de sa rencontre avec Pachinian le 1er septembre en marge du sommet de l’Organisation de la coopération de Shangaï à Bichkek au Kirghyzistan. Il avait déclaré que Moscou était prêt à passer à l’acte “dès demain” si le gouvernement arménien lui en faisait la demande.
Pachinian avait répondu peu après qu’il n’“aurait pas d’objection” à ce que la Russie décide de retirer ses troupes. Il répétait le 17 septembre que leur présence n’est pas d’une “vitale importance” pour son pays.
Simonian s’est fait l’écho des déclarations de Pachinian, tout en se gardant de préciser pourquoi Erevan ne faisait pas la demande d’un retrait des troupes russes. La porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, Maria Zakharova, avait déclaré pour sa part la semaine dernière que Moscou s’en tiendrait à un accord bilatéral de défense arméno-russe de 2010 qui prolongeait de 25 ans, soit jusqu’en 2044, les droits de la Russie sur cette base militaire, tels qu’ils avaient été prévus dans le premier accord en 1997.
Pachinian et ses alliés politiques font valoir que les troupes russes ont failli à leurs obligations d’assistance lorsqu’un pays tiers, à savoir l’Azerbaïdjan, envahissait des zones frontalières du territoire souverain de l’Arménie – et non le Nagorno-Karabakh, reconnu par Erevan comme étant de jure puis de facto territoire azerbaïdjanais- en 2021 et 2022. Les leaders de l’opposition arménienne leur ont objecté que la base russe a surtout vocation à conjurer une menace que ferait planer sur le pays la Turquie, principal allié de l’Azerbaïdjan. Ils ont exprimé leurs vives préoccupations concernant sa possible fermeture.
Samvel Karapetian, le magnat russo-arménien qui dirige la principale alliance de l’opposition, Arménie forte, a indiqué sur le site 24news.am jeudi qu’un tel scenario pourrait laisser le petit pays du Sud Caucase sans défense face à ses ennemis traditionnels, bien plus puissants à tous égards. Karapetian a désigné la présence militaire russe comme une “composante majeure de notre système de sécurité nationale”.

D’autres responsables de l’opposition ont affirmé que la position de Pachinian sur la question apportait une preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de ce qu’il mettait l’existence même de l’Arménie à la merci de la Turquie et de l’Azerbaïdjan. Des critiques que le dirigeant balaie du revers de la main, en les mettant sur le compte des tenants d’une « Arménie historique » attisant leur nationalisme revanchard, à laquelle il substitue une « Arménie réelle » pragmatique et débarrassée des chimères et fantômes du passé, et promise donc à un avenir lui assurant une indépendance, une sécurité et une prospérité inédites dans l’histoire du pays. Tout en énonçant début 2025 son credo de l’ “Arménie réelle”, rendue possible par la disparition du Karabakh arménien et du conflit lancinant auquel il avait donné lieu, Pachinian se livrait à une charge d’une violence sans précédent contre la Russie, présentée comme une « menace existentielle » pour l’Arménie, qu’elle aurait entraîné dans ses basses intrigues depuis son apparition au sud du Caucase au début du 19e siècle, causant ainsi sa perte. Loin d’être le ‘protecteur’ de l’Arménie, la Russie l’aurait utilisée dans sa rivalité avec la Turquie, en mettant en avant la question du génocide des Arméniens de l’Empire ottoman par les autorités turco-ottomanes en 1915 puis la question de l’autodétermination des Arméniens du Karabakh, soutenait Pachinian, qui allait jusqu’à épouser les thèses négationnistes de la Turquie sur un génocide dont les responsables seraient la Russie, et d’autres puissances, qui auraient encouragé les Arméniens à se soulever contre les autorités ottomanes.
Avec le retour à la Maison Blanche de Donald Trump, qui ne cache pas son indulgence envers Poutine et s’emploie à renouer le dialogue entre Washington et Moscou, Pachinian a atténué ses critiques visant la Russie, qui n’est plus un « partenaire stratégique », précise le plan quinquennal du gouvernelent présenté début septembre, mais avec laquelle il entend « approfondir les relations », tout en confirmant sa « réorientation stratégique » vers l’Occident, qui parraine le processus de paix arméno-azéri. Présentée presque ouvertement comme une chance pour l’indépendance de l’Arménie, la disparition du Karabakh aurait permis aux Arméniens de se libérer de la pesante tutelle de la Russie qui se voit privée d’un levier important dont elle se servait pour renforcer son influence au Sud du Caucase. Mais si tant est que la Russie puisse réellement être évincée du Sud Caucase, peut-on envisager que l’Arménie y gagne en souveraineté et en indépendance dans un Sud Caucase où l’Azerbaïdjan et son frère turc sont en position de force ? Il est peu probable qu’elle gagne au change alors que ces deux pays ne renient rien d’une histoire plombée par des massacres que l’Arménie s’’emploie quant à elle à oublier.
Dès lors, comment Simonian peut-il affirmer en toute quiétude que la Turquie ne représente pas une menace pour la sécurité et la souveraineté de l’Arménie ? Il est vrai qu’il ajoute qu’une telle menace n’est plus à redouter depuis le plan de paix conclu par Pachinian et Aliev à la Maison Blanché en août 2025 sous l’égide de Trump. Mais avant cela, la Turquie a agité des menaces à peine voilées à l’adresse de l’Arménie, la poussant à lâcher toujours plus de concessions à l’Azerbaïdjan, que l’état-major turc avait d’ailleurs aidé à lancer sa grande guerre de reconquête du Karabakh, engagée le 27 septembre 2020. Des menaces et des actes qui ont incité le gouvernement de Pachinian à réécrire l’histoire de l’Arménie en escamotant l’épisode tragique et fondamental du génocide de 1915, qui l’ont aussi sans doute encouragé à lancer sa campagne contre le catholicos Karekine II, lancée quelques jours avant la rencontre historique en Turquie d’Erdogan et de Pachinian le 20 juin 2025, au cours de laquelle le président turc aurait dit-on, proposé au premier ministre arménien un remplaçant au chef de l’Eglise arménienne, coupable de garder vive la mémoire du génocide et du nettoyage ethnique au Karabakh.
Et si le plan de paix arméno-azéri a pris corps depuis le sommet Aliev-Pachinian de la Maison Blanche, comme s’en félicitait Erdogan qui saluait le lancement des échanges commerciaux entre Erevan et Bakou lors de sa rencontre mercredi avec le dirigeant arménien à New York, la Turquie n’a pas mis fin à ses menaces et pressions, de concert avec l’Azerbaïdjan, sur l’Arménie. Au-delà de quelques gestes symboliques et de déclarations d’intention répétées à l’Onu, elle n’a guère avancé sur la question de l’ouverture de sa frontière avec l’Arménie, même pour ce qui concerne les détenteurs de passeports diplomatiques et de ressortissants de pays tiers qui en avaient été annoncés comme les premiers bénéficiaires en 2022 ; la Turquie continue à conditionner la normalisation de ses relations avec l’Arménie à un accord de paix global et durable acceptable pour l’Azerbaïdjan, qui en passe par l’obligation, pour l’Arménie, de modifier sa Constitution nationale. Pachinian y travaille, et le texte d’une nouvelle loi fondamentale doit être présenté en vue d’être soumis à referendum, expurgé des références au Nagorno-Karabakh, comme l’exige Bakou, mais aussi de ce qui concerne le génocide de 1915, comme l’exige, plus discrètement, Ankara.
La Turquie a ainsi largement porté atteinte à la souveraineté arménienne, et elle continue à le faire, ce qui la désigne donc comme une menace à la sécurité nationale. Une menace que l’Arménie ne peut espérer conjurer en se rapprochant de l’Occident, quand bien même la Turquie est un membre important de l’Otan, comme les membres de l’Alliance atlantique avaient tenu à le souligner en se réunissant en sommet à Ankara les 6 et 7 juillet derniers. La Turquie a toujours su jouer sur les deux tableaux, Occident et Russie, et elle l’a encore prouvé ces dernières années, une duplicité dont a hérité l’Azerbaïdjan. La Russie, de son côté, n’a jamais renoncé à jouer la carte turque, et azérie (comme vient de le montrer l’affaire de la libération du Français Martin Ryan, libéré par Bakou en échange du retrait par Macron de l’homme d’affaires russo-ouzbek Alicher Ousmanov, lié à l’Azerbaïdjan, de la liste des oligarques russes sanctionnés) dans sa confrontation avec l’Occident, quel qu’en soit le prix à payer pour l’Arménie, qui risque de se trouver dans la position très inconfortable d’une double menace, russe et turque…

