La Russie et l’Iran élargissent leur coopération nucléaire dans un contexte de sanctions occidentales et d’isolement international frappant les deux pays. Cette coopération comprend la construction de centrales nucléaires, la fourniture de combustible nucléaire et le développement de partenariats technologiques dans le secteur de l’énergie atomique.
Si la centrale de Bouchehr, première installation nucléaire iranienne en activité, constitue depuis longtemps le principal pilier de cette coopération, Moscou et Téhéran envisagent désormais de construire de nouvelles installations nucléaires et d’étendre leur collaboration à d’autres domaines technologiques. Cette évolution soulève des interrogations sur la capacité des institutions internationales à exercer une surveillance efficace des activités nucléaires iraniennes.
Le groupe public russe Rosatom a joué un rôle déterminant dans l’achèvement de la construction et la mise en service de la centrale de Bouchehr. Le contrat portant sur l’achèvement de son premier réacteur a été signé en 1995, mais celui-ci n’a commencé à produire de l’électricité à pleine capacité commerciale qu’en 2013.
Rosatom a poursuivi ses activités sur le site malgré l’intensification des tensions militaires au Moyen-Orient. Après le déclenchement de la guerre entre les États-Unis et l’Iran en février, l’entreprise a évacué la majorité de ses employés d’Iran. Beaucoup sont toutefois revenus depuis. Selon les données communiquées par le groupe nucléaire russe, 135 ingénieurs et techniciens travaillaient de nouveau sur le site au 11 octobre.
La construction de deux réacteurs supplémentaires se poursuit également à Bouchehr. D’après Rosatom, plus de 60 % des travaux du deuxième réacteur sont déjà achevés et sa mise en service est prévue pour 2029. Les travaux de construction du troisième réacteur se poursuivent parallèlement.
Qui profite le plus de cette coopération ?
À mesure que les relations entre Moscou et Téhéran se renforcent, la centrale de Bouchehr acquiert une importance stratégique croissante.
Le cadre juridique de cette coopération repose sur le traité de partenariat stratégique global entre les deux pays, entré en vigueur en octobre 2025. Sa feuille de route opérationnelle est toutefois constituée par le programme intergouvernemental de coopération pour la période 2024-2026, approuvé en septembre 2024.
Pour la Russie, la coopération nucléaire offre des perspectives commerciales tout en lui permettant de préserver son influence au Moyen-Orient.
Pour l’Iran, le soutien russe facilite l’accès aux technologies nucléaires, à l’expertise spécialisée et aux approvisionnements en combustible nucléaire.
Les avantages retirés par les deux partenaires ne sont cependant pas nécessairement équivalents.
Dans un article publié en novembre 2025, Nikita Smaguine, expert de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, estimait que « le rapport de force dans cette relation penche de nouveau en faveur de la Russie ». « L’Iran a désespérément besoin d’investissements, et la Russie demeure l’une des rares sources encore accessibles », considère Smaguine.
Les analystes de l’Institut israélien d’études sur la sécurité nationale (INSS) estiment, pour leur part, que Moscou considère davantage sa coopération avec Téhéran comme un moyen de renforcer sa position dans les négociations avec Washington.
Dans une analyse publiée en juin, les chercheurs Dmitri Kovtcheguine et Arkadi Mil-Man ont décrit la politique russe à l’égard du programme nucléaire iranien comme une « stratégie d’équilibrage calculée ».
« La politique russe comprend la condamnation publique de l’escalade militaire, notamment des frappes contre les installations nucléaires, la fourniture d’un soutien limité qui ne modifie pas l’équilibre des forces entre les parties au conflit, ainsi que la proposition de jouer un rôle de médiateur, tout en cherchant à améliorer les relations avec les États-Unis », écrivent les auteurs.
Une nouvelle centrale nucléaire
La coopération nucléaire russo-iranienne ne se limite pas à la centrale de Bouchehr.
En septembre 2025, la Russie et l’Iran ont signé un accord portant sur la construction d’une nouvelle centrale nucléaire à Sirik, dans la province d’Hormozgan, au sud de l’Iran, près du détroit d’Ormuz.
Selon l’agence de presse officielle iranienne IRNA, cet accord représente un investissement de 25 milliards de dollars. La puissance totale des réacteurs de cette future centrale devrait atteindre environ 5 gigawatts.
À titre de comparaison, la capacité de l’ensemble du complexe nucléaire de Bouchehr, une fois tous ses réacteurs achevés, restera inférieure à 3 gigawatts.
La construction de la centrale de Sirik renforcerait ainsi, pour plusieurs décennies, la dépendance du secteur nucléaire civil iranien à l’égard des technologies russes et des approvisionnements en combustible nucléaire provenant de Russie.
Ces dernières années, Moscou et Téhéran ont également consolidé leurs relations politiques, économiques et militaires. Les sanctions occidentales ont encouragé les deux pays à développer des circuits commerciaux alternatifs et de nouvelles formes de coopération technologique.
Selon une analyse publiée en 2025 par le Center for Naval Analyses (CNA), un organisme de recherche américain, les deux pays ont intensifié leurs échanges militaires, leurs transferts d’armements et leur coopération technique depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022.
Ils ont également cherché à conclure de nouveaux accords commerciaux, à renforcer les relations entre leurs secteurs bancaires, à développer le commerce transfrontalier et à attirer des investissements dans des secteurs stratégiques.
Les chercheurs du CNA soulignent néanmoins que la concurrence entre les deux économies pourrait limiter le développement à long terme de leurs relations économiques.
Des inquiétudes concernant la surveillance internationale
L’élargissement de la coopération entre la Russie et l’Iran, particulièrement dans le domaine nucléaire, intervient alors que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) rencontre d’importantes difficultés pour surveiller les activités nucléaires iraniennes.
Dans un rapport publié le 4 juin, l’Agence indique avoir effectué une inspection à la centrale de Bouchehr entre le 1er et le 3 juin.
En revanche, elle précise ne pas avoir été en mesure, durant la période couverte par son rapport, de procéder à des inspections dans les autres installations nucléaires déclarées par l’Iran, dont les plus sensibles sont les quatre sites d’enrichissement de l’uranium.
L’AIEA indique également ne pas avoir pu vérifier l’état des matières nucléaires présentes dans ces installations ni confirmer si l’Iran avait effectivement suspendu l’enrichissement de l’uranium, le retraitement du combustible nucléaire usé et les activités liées à l’eau lourde.
Ces activités peuvent contribuer à la production d’armes nucléaires et devraient être suspendues conformément aux résolutions pertinentes du Conseil de sécurité des Nations unies et de l’AIEA. Le rapport met ainsi en évidence d’importantes lacunes dans la surveillance internationale. Ses conclusions ne reflètent toutefois que la situation observée durant la période étudiée et ne permettent pas de déterminer les conditions actuelles d’accès des inspecteurs aux installations nucléaires iraniennes.
Depuis le lancement de son invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, la Russie fait l’objet de vastes sanctions occidentales. Ces restrictions concernent des secteurs essentiels de l’économie russe, notamment l’énergie, la finance, le commerce et l’industrie de défense. Elles visent à limiter la capacité de Moscou à financer sa guerre et à acquérir les technologies nécessaires à ses forces armées.
La Russie fait également l’objet de sanctions liées aux violations des droits humains et à des activités considérées comme des menaces pour la sécurité internationale.
De son côté, l’Iran est soumis depuis plusieurs décennies à des sanctions américaines et internationales en raison de son programme nucléaire, des inquiétudes concernant le développement éventuel d’armes atomiques et de son soutien à des groupes armés au Moyen-Orient.
D’autres restrictions visent son programme de missiles balistiques, ses activités militaires et les violations des droits humains.
Ces dernières années, les sanctions se sont encore durcies en raison des préoccupations croissantes concernant les activités nucléaires iraniennes et la coopération militaire avec la Russie, notamment la fourniture de drones utilisés par les forces russes dans leur guerre contre l’Ukraine.
L’expansion des projets nucléaires dans un contexte d’affaiblissement des mécanismes de contrôle internationaux suscite des inquiétudes parmi les spécialistes de la non-prolifération nucléaire.
Ces derniers redoutent notamment le manque de transparence et le risque de détournement de technologies sensibles à d’autres fins.
Certains analystes estiment que la coopération nucléaire civile entre Moscou et Téhéran pourrait avoir des conséquences dépassant largement la simple production d’électricité.
L’une des principales préoccupations concerne les stocks d’uranium enrichi à 60 % accumulés par l’Iran.
À ce niveau d’enrichissement, l’uranium n’est pas encore considéré comme directement utilisable dans une arme nucléaire, mais il peut être enrichi davantage pour atteindre environ 90 %, un seuil généralement associé à la fabrication d’armes nucléaires.
Dans une analyse publiée en juin 2025, l’Association américaine pour le contrôle des armements (Arms Control Association) soulignait que l’enrichissement de l’uranium à 60 % « ne se justifie par aucun objectif civil et permet à l’Iran de produire rapidement une quantité suffisante d’uranium de qualité militaire pour fabriquer une bombe ».
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