Le 9 mai 2019, jour anniversaire de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie, le premier ministre arménien Nikol Pachinian s’était rendu à Stepanakert, la capitale de la République d’Artsakh (Haut-Karabakh) où, accompagné de l’archevêque Parkev Martirossian, chef du diocèse de l’Artsakh de l’Eglise apostolique et du président de l’époque du territoire arménien Bako Sahakian, il avait visité la cathédrale de la Sainte Mère de Dieu, qui venait d’être consacrée. En visitant cet imposant monument en tuf orange, construit selon les traditions de l’architecture médiévale arménienne, le dirigeant de la République d’Arménie entendait témoigner son soutien indéfectible à ce territoire arménien qui ajoutait une nouvelle pièce à un patrimoine chrétien déjà riche, tout en restaurant les églises médiévales comme d’ailleurs les mosquées persanes, à Chouchi par exemple.
Pachinian devait réaffirmer avec force ce soutien quelques mois plus tard, en proclamant, en conclusion d’un discours fleuve prononcé le 5 août 2019 sur la place centrale de Stepanakert devant une foule enthousiaste, que « l’Artsakh, c’est l’Arménie, un point c’est tout ! », une phrase qui provoquera la fureur du président azerbaïdjanais Ilham Aliev et le décidera peut-être, comme le supposent les opposants du dirigeant arménien, à engager en septembre 2020 une guerre dont les conséquences seront catastrophiques pour les Arméniens.
Six ans presque jour pour jour après cette visite à la cathédrale de Stepanakert, rebaptisé de son nom turco-azéri de Khankend par le régime de Bakou qui a entretemps pris le contrôle du Karabakh, Pachinian n’a pas jugé utile de réagir à l’annonce de la destruction de ce lieu de culte arménien, qui subit le sort de tant d’autres monuments ou simples édifices témoignant d’une présence arménienne deux fois millénaire dont le despote azerbaïdjanais veut effacer les traces.
Il est resté de marbre face aux images satellites montrant un tas de gravats sur l’emplacement de ce qui fut la plus grande église arménienne du Karabakh, un titre qu’elle avait ravi à la cathédrale Sourp Ghazantchetsots de Chouchi, un édifice du 19e siècle qui avait été endommagé par les bombes azéries durant la guerre de l’automne 2020 et qui a survécu, moyennant certaines transformations et son transfert à la minorité chrétienne outi, présentée dans le narratif du régime de Bakou comme l’héritière légitime de la chrétienté au Karabakh… tout comme il semble indifférent au sort des anciens dirigeants de l’Artsakh, dont Bako Sahakian, emprisonnés à Bakou et condamnés en début d’année, au terme d’un an d’un simulacre de procès, à la perpétuité ou à des peines équivalentes en raison de leur âge avancé. Une indifférence qui s’étend à tout ce qui touche de près ou de loin au Karabakh, qu’il considérait comme une affaire classée dans les semaines qui ont suivi son occupation, fin septembre 2023, par les forces azéries qui chassaient sa population entière vers l’Arménie.
Et alors que Pachinian est entré en campagne pour briguer un nouveau mandat aux législatives du 7 juin, cette indifférence a pris le tour d’une franche hostilité, le Karabakh et ses défenseurs, à savoir tous ceux, opposants déclarés ou non, qui évoquent le sujet, sont désignés comme des obstacles à cette paix qu’il se flatte d’avoir instaurée avec Aliev, à l’occasion d’un sommet à la Maison Blanche le 8 août 2025 sous l’égide du président américain Donald Trump.
Autant dire que c’est par un silence sépulcral que Pachinian a accueilli jeudi 23 avril l’annonce relative à la destruction de la cathédrale de Stepanakert, comme il avait accueilli d’ailleurs les verdicts prononcés par une cour martiale de Bakou contre la dizaine d’ex-dirigeants arméniens du Karabakh qui y avaient été jugés, et s’est bien gardé de condamner l’Azerbaïdjan pour ce nouveau coup porté au Karabakh arménien et à son patrimoine, en violation des normes et principes du droit international.
Pachinian a ainsi montré clairement que le gouvernement de l’Arménie ne s’activerait pas sur la scène internationale en vue d’en obtenir quelque condamnation de la démolition de la cathédrale de Stepanakert qui avait été confirmée la veille par des images satellites obtenues par différents media, dont RFE/RL.
Et si Pachinian est sorti de son silence, c’est pour recourir à cette langue de bois diplomatique en usage dans les relations avec Bakou. “Nous devons manier ces sujets avec beaucoup de prudence, plus particulièrement maintenant, car de tels sujets sont à double-tranchant ”, a déclaré le premier ministre arménien en ajoutant : “Comme le dit le Nouveau Testament, vous serez jugés selon le jugement même par lequel vous jugez, et vous serez mesurés avec la même mesure que vous utilisez pour mesurer”, dans cet exercice de contrition dont il est devenu coutumier, qui consiste comprendre, sinon justifier, la position de la partie adverse, qui ne s’embarrasse pas quant à elle, et pour cause, de telles remises en question évangéliques.
“Nous observerons, nous analyserons. Je ne pense pas que, eu égard à notre experience passée, nous ferons de cela un sujet de discussions internationales au niveau de l’Etat”, a conclu Pachinian, qui coupait ainsi court à toute spéculation sur une initiative de l’Arménie sur la scène internationale, bien improbable d’ailleurs selon les termes mêmes des accords entre Erevan et Bakou qui, durant les quatre années de négociations de paix, s’étaient engagés entre autres à ne pas porter leurs éventuels différends devant les tribunaux internationaux.
Ces propos viennent confirmer et justifier l’absence de réaction officielle des autorités de Erevan à la démolition du lieu de culte, qui avait été signalée initialement mardi par des activistes arméniens du Karabakh en exil. Certains d’entre eux avaient accuse le gouvernement de Pachinian de complicité avec la politique en cours de Bakou consistant à éliminer systématiquement les traces de la présence arménienne au Karabakh.
On peut dire que le gouvernement arménien a cessé d’accuser l’Azerbaïdjan de profaner ou de détruire of systématiquement les monuments arméniens au Karabakh à partir du moment où Pachinian a reconnu pour la première fois la souveraineté de l’Azerbaïdjan sur le territoire arménien rebelle en 2022, sous la médiation de l’Union européenne. Le ton employé avec Bakou était plus conciliant encore après l’anéantissement du Karabakh arménien, Pachinian n’ayant eu de cesse de répéter depuis que la question du Karabakh était une affaire classée pour son gouvernement. Ses détracteurs affirment de leur côté que la destruction de la cathédrale de Stepanakert tourne en ridicule le discours habituel selon lequel “la paix a été établie entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan”.
L’Eglise apostolique arménienne, dont les plus hautes autorités, à commencer par le catholicos, sont visées depuis un an par une intense campagne du pouvoir politique visant à les révoquer, a fait entendre un même son de cloche en énonçant fermement la condamnatiion de la démolition de la cathédrale un peu plus tard dans la journée de jeudi.
“Il est évident que le gouvernement de l’Azerbaïdjan continue à viser les sites sacrés chrétiens arméniens dans le but d’effacer toute trace arménienne de l’Artsakh”, a indiqué le Saint Siège arménien dans un communiqué en ajoutant : “Ce vandalisme au niveau de l’Etat prouve une fois encore que la politique anti-arménienne de l’Azerbaïdjan n’a pas changé, ce qui jette le doute sur déclarations relatives à l’établissement d’une paix stable et durable avec l’Arménie”.
L’Eglise a ajouté que Pachinian et son gouvernement devaient prendre “des mesures urgentes et effectives” pour essayer d’empêcher Bakou d’anéantir le reste du patrimoine culturel et spirituel arménien du Karabakh. Elle pressait aussi la communauté internationale d’aider à “faire cesser les crimes culturels dans l’Artsakh”.
L’imposante cathédrale avait été consacrée par l’Eglise arménienne apostolique en 2019 après près de 13 années de travaux de construction. Ses sous-sols ont été utilisés par nombre d’habitants de Stepanakert comme abri pour se protéger des bombes et missiles durant la « guerre de 44 jours » au Karabakh en 2020.
Plusieurs autres églises arméniennes du Karabakh auraient été détruites depuis la guerre de l’automne 2020, un processus qui s’est accéléré après l’occupation de la totalité du Karabakh par l’Azerbaïdjan en 2023.
Le catholicos Karekine II, chef suprême de l’Eglise apostolique arménienne, avait dénoncé ce génocide culturel dans son allocution prononcée durant une conférence internationale organisée par le Conseil mondial des églises (WCC) en Suisse en mai 2025. Ces accusations, ainsi que celles relatives au nettoyage ethnique perpétré par l’Azerbaïdjan au Karabakh avaient profondément déplu à Pachinian qui devait lancer dans le sillage de cette conférence sa campagne controversée visant à déposer le catholicos.
