Cette analyse a été publiée le 27 juillet 2026 sur caucasuswatch.de. Son auteure, Siranush Grigoryan est doctorante en droit international.
La transformation politique de l’Arménie a relancé un débat national tout aussi important : à quel rythme le rôle des femmes évolue-t-il dans une société où les réformes démocratiques, la modernisation économique et les traditions sociales ancestrales continuent de coexister ?
Au cours de la dernière décennie, les femmes ont gagné en visibilité au sein du parlement, de l’administration publique, du monde des affaires, du milieu universitaire et de la société civile. Leur présence croissante reflète un changement social plus large, porté par des niveaux d’éducation plus élevés, une participation économique accrue et un engagement international en expansion. Pourtant, le rythme de cette transformation varie selon les institutions, les communautés et les domaines de la vie sociale. Si les réformes institutionnelles ont ouvert de nouvelles perspectives, les attentes traditionnelles concernant les responsabilités familiales, la maternité et les rôles de genre continuent de façonner le vécu des femmes tant dans la vie publique que privée.
Cet article s’appuie sur des entretiens qualitatifs menés avec Mme Narine Yeganyan, experte en communication stratégique et en désinformation liée au genre, et Mme Innesa Amirbekyan, coprésidente du groupe de travail sur les garanties de la Commission bancaire de la CCI et cadre supérieure dans le secteur bancaire arménien, complétés par une discussion en groupe de réflexion avec des femmes issues de divers horizons professionnels en Arménie. [1]
La représentation a évolué plus rapidement que l’influence
En 2025, les femmes occupaient environ 38 % des sièges à l’Assemblée nationale arménienne, ce qui représente l’un des niveaux les plus élevés de représentation parlementaire féminine de l’histoire post-soviétique du pays. [2]
Pour autant, il ne faut pas confondre représentation et influence. Tout au long des entretiens, les participantes ont systématiquement fait la distinction entre la participation formelle et le pouvoir décisionnel effectif. Les femmes sont de plus en plus présentes au sein des institutions, mais des questions subsistent quant à leur influence sur les priorités stratégiques, l’allocation budgétaire et les nominations à des postes de direction.
Ce même schéma s’étend au-delà de la sphère politique pour toucher le marché du travail. Bien que les femmes arméniennes affichent systématiquement un niveau élevé de réussite scolaire, des disparités persistent en matière de salaires, d’accès aux postes de direction et de participation économique. Les évaluations internationales menées par l’OCDE et la Banque mondiale indiquent également que, malgré les progrès réalisés en matière d’égalité entre les sexes, des inégalités persistantes subsistent en ce qui concerne la participation économique, l’accès aux postes de direction et à la prise de décision, ainsi que la répartition des responsabilités de soins non rémunérées. [3]
Consciente de ces défis, l’Arménie a adopté sa Stratégie et son Plan d’action en matière d’égalité entre les femmes et les hommes (2025–2028), qui identifie parmi ses priorités la participation des femmes à la gouvernance, l’égalité des chances sur le marché du travail et la prévention de la violence fondée sur le genre.⁴ Cependant, les entretiens suggèrent que la législation à elle seule ne peut éliminer les obstacles ancrés dans la culture d’entreprise, les réseaux professionnels informels et les attentes sociales.
Le leadership au-delà de l’égalité formelle
L’avancement professionnel dépend de bien plus que de l’égalité d’accès aux opportunités formelles.
S’appuyant sur son expérience dans le secteur bancaire arménien et au sein d’organisations professionnelles internationales, Innesa Amirbekyan affirme que la confiance en soi, la visibilité professionnelle et l’accès à des réseaux influents sont essentiels pour exercer un leadership.
« Les opportunités formelles sont importantes, mais elles ne constituent qu’un début. Les femmes ont également besoin de la confiance nécessaire pour occuper des postes à responsabilité, d’un accès à des réseaux professionnels solides et de la possibilité de participer aux instances où les décisions sont réellement prises. »
Son observation met en évidence la distinction entre l’égalité des chances et l’égalité d’influence. Même lorsque les obstacles formels s’atténuent, le mentorat, la visibilité et les réseaux professionnels continuent de façonner la progression de carrière.
Amirbekyan souligne également le décalage entre l’évolution des réalités professionnelles et celle, plus lente, des attentes sociales.
« Les femmes assument de plus en plus des rôles professionnels et de direction exigeants, mais les attentes en dehors du lieu de travail ne changent pas toujours au même rythme. De réels progrès nécessitent non seulement l’égalité des chances au travail, mais aussi un environnement permettant aux femmes de saisir ces opportunités sans avoir à supporter des attentes inégales ailleurs. »
Ses remarques reflètent un défi plus large identifié tout au long des entretiens. Les femmes arméniennes sont de plus en plus encouragées à mener des carrières ambitieuses tout en continuant à assumer une part disproportionnée des responsabilités domestiques et de prise en charge, ce qui limite leurs possibilités de réseautage et d’avancement professionnel.
« Dans les secteurs hautement spécialisés, l’expertise est source de crédibilité, mais l’engagement international peut transformer cette expertise en une plateforme plus large de leadership et d’influence. »
Son expérience illustre comment la participation à des réseaux professionnels internationaux permet aux femmes arméniennes de renforcer leur expertise technique tout en contribuant à la prise de décision régionale et mondiale.
La résilience à l’ère numérique
Aujourd’hui, le leadership est façonné non seulement par les institutions, mais aussi par une sphère publique de plus en plus numérique.
Selon Narine Yeganyan, les femmes occupant des postes publics en vue continuent de faire face à des critiques qui ciblent souvent leur apparence, leur âge ou leur situation familiale plutôt que leurs compétences professionnelles.
« L’environnement informationnel a considérablement changé. L’attention du public évolue beaucoup plus rapidement qu’auparavant, et les femmes prennent de plus en plus conscience que répondre à chaque attaque n’est ni efficace ni tenable. Savoir choisir quand réagir fait désormais partie de la résilience professionnelle. »
Cette approche sélective, affirme-t-elle, ne doit pas être confondue avec le fait d’accepter le harcèlement.
« Ignorer certaines attaques ne signifie pas les accepter. Cela signifie comprendre que certains discours sont conçus uniquement pour épuiser, distraire ou décourager les femmes de participer à la vie publique. »
Elle souligne néanmoins que la résilience ne peut se substituer à la responsabilité institutionnelle.
« Les femmes ne devraient pas avoir à développer une résilience extraordinaire simplement pour participer à la vie publique sur un pied d’égalité. Les institutions, les plateformes médiatiques et la société partagent la responsabilité de créer un environnement où l’expertise prime sur les stéréotypes. »
Les plateformes numériques ont élargi les opportunités offertes aux femmes en matière d’entrepreneuriat, de réseautage et d’engagement civique, tout en augmentant simultanément leur exposition à la désinformation sexiste. Un récent projet de veille a recensé des centaines de cas de désinformation sexiste dans les médias en ligne arméniens, démontrant que la participation numérique continue de présenter à la fois des opportunités et de nouveaux défis.[4]
Les différents rythmes du changement social
Un autre thème récurrent ressortant des entretiens et des discussions de groupe était la différence de rythme à laquelle les attentes sociales évoluent à travers l’Arménie. Les participantes ont décrit les différences entre Erevan et les petites communes, tout en soulignant que les mentalités varient également considérablement au sein même des communautés et des familles.
Néanmoins, les attentes patriarcales restent plus visibles en dehors de la capitale. Dans de nombreuses petites communes, les choix des femmes continuent d’être façonnés par les réseaux familiaux et communautaires proches, où les décisions concernant le mariage, la maternité, l’apparence physique et la vie professionnelle peuvent être étroitement liées à la perception de la réputation familiale et de la respectabilité sociale.
Une contradiction est ressortie particulièrement clairement des discussions : une jeune femme peut être fortement encouragée à obtenir un diplôme universitaire, à se construire une carrière réussie et à devenir financièrement indépendante, tout en étant toujours censée assumer la responsabilité principale de la gestion du foyer et de la garde des enfants. L’ambition professionnelle est de plus en plus acceptée, mais les attentes concernant les rôles des femmes en dehors du lieu de travail n’ont pas toujours évolué au même rythme.
Cette tension contribue à expliquer pourquoi l’égalité juridique ne se traduit pas automatiquement par des résultats égaux. Selon ONU Femmes, les femmes et les jeunes filles âgées de 15 ans et plus en Arménie consacrent 21,7 % de leur temps à des tâches domestiques et de soins non rémunérées, contre 4,4 % pour les hommes.[5]
Le choix d’une profession
Cette même tension entre choix formel et attentes informelles est perceptible dans la vie professionnelle.
Les femmes restent fortement représentées dans l’éducation, la santé et d’autres professions traditionnellement associées aux soins, tandis que les hommes continuent de dominer des domaines tels que l’ingénierie et la technologie. Ces schémas sont rarement maintenus par des restrictions explicites. Ils sont au contraire renforcés progressivement par les attentes familiales, l’orientation scolaire, les pratiques de recrutement et les cultures d’entreprise.
L’expérience d’Amirbekyan montre comment des secteurs hautement spécialisés peuvent offrir des opportunités de remettre en cause ces schémas. L’expertise technique, les certifications internationales et la participation à des réseaux professionnels mondiaux ouvrent des voies vers des postes de direction fondés principalement sur la compétence plutôt que sur les attentes conventionnelles liées au genre.
Parallèlement, les entretiens ont montré que les campagnes de sensibilisation et les programmes de leadership à court terme, bien que précieux, ne peuvent à eux seuls transformer des attitudes sociales profondément enracinées. Des progrès durables dépendent de la capacité des institutions, des employeurs et des communautés à créer les conditions permettant aux femmes d’accéder à des postes de direction et d’exercer des professions techniques, tout en veillant à ce que l’égalité des chances se traduise dans la pratique professionnelle quotidienne plutôt que de rester un simple objectif politique.
De la présence à l’influence
La participation des femmes à la vie politique, au monde des affaires, au milieu universitaire et à la société civile s’est considérablement développée au cours de la dernière décennie. Les femmes sont de plus en plus visibles dans un éventail plus large de domaines professionnels, tandis que les technologies numériques ont créé de nouvelles opportunités en matière d’entrepreneuriat, de réseautage professionnel et d’engagement civique.
Pour autant, il ne faut pas confondre cette participation accrue avec une égalité totale. Les inégalités dans la répartition des responsabilités domestiques continuent d’influencer la progression de carrière, les réseaux professionnels informels déterminent l’accès aux opportunités de leadership, et la désinformation sexiste exerce des pressions supplémentaires sur les femmes qui participent au débat public.
Il est important de noter que ces évolutions ne doivent pas être considérées avant tout comme le résultat d’une influence extérieure. Bon nombre des forces motrices du changement sont d’origine interne : niveaux d’éducation plus élevés, participation économique croissante, développement technologique et visibilité grandissante des femmes tant dans le secteur public que privé. La coopération internationale a néanmoins renforcé ces tendances en soutenant les réformes institutionnelles, en consolidant les réseaux professionnels et en encourageant la mise en place de cadres politiques conformes aux normes internationales.
La question centrale pour l’Arménie n’est donc plus de savoir si les femmes sont présentes dans la vie politique, économique et professionnelle. Elles y sont clairement présentes. La question la plus déterminante est de savoir si les institutions et les pratiques sociales évoluent suffisamment rapidement pour transformer cette présence en une influence égale.
La transformation démocratique de l’Arménie ne peut être évaluée uniquement à l’aune du nombre de femmes au parlement, dans les institutions publiques ou à des postes professionnels de haut niveau. Un critère plus concret de progrès consistera à déterminer si les femmes peuvent influencer les décisions stratégiques, progresser professionnellement sans assumer de responsabilités disproportionnées en dehors de leur lieu de travail, et participer au débat public sans subir de pressions liées principalement au genre.
Les femmes arméniennes sont de plus en plus nombreuses à entrer dans les instances décisionnelles. Le fait que leurs voix aient ou non le même poids au sein de ces instances pourrait s’avérer être l’un des indicateurs les plus clairs de la profondeur de la transformation démocratique de l’Arménie.
[1] The interviews were conducted between June and July 2026. The focus-group discussion included women from different professional sectors in Armenia.
[2] Statistical Committee of the Republic of Armenia, Women and Men in Armenia 2025, Statistical Handbook.
[3] OECD, SIGI 2019 Regional Report for Eurasia (2019); World Bank, Armenia Country Gender Assessment (2024).
[4] OxYGen Foundation, Gender Disinformation in the Armenian Media, Yerevan, 2024.
