Depuis plus de trente ans, aucun train ne circule sur la ligne ferroviaire Gyumri-Akhurik-Akyaka. Dans le village d’Akhurik, les habitants espèrent qu’un jour, le sifflement des trains retentira à nouveau sur cette voie ferrée.
Pour Hovhannes Yaghlijyan, la réouverture de cette ligne aujourd’hui désaffectée offrirait non seulement des possibilités d’emploi à lui-même et aux autres habitants du village, mais ouvrirait également de nouvelles perspectives économiques à l’Arménie.
« J’ai travaillé là-bas, à la frontière, pendant 25 ans. Si la ligne rouvre, rien que dans ce village, un millier de personnes voudront aller y travailler. Cela ne nuira ni à nos terres agricoles ni à notre élevage », affirme Hovhannes Yaghlijyan.
Dans ce village situé à proximité de la voie ferrée, les habitants espèrent que l’ouverture de la frontière offrira à l’Arménie de nouvelles routes commerciales et réduira sa dépendance au marché russe, où les produits arméniens se heurtent depuis plusieurs mois à de nombreux obstacles.
« Le commerce changera aussi la vie en Arménie. Tous les produits que la Russie empêche aujourd’hui de passer pourront désormais circuler par ici », souligne Hovhannes Yaghlijyan.
Albert Galstyan, un autre habitant du village, se prononce également en faveur de la réouverture de cette frontière fermée depuis plus de trois décennies. Pour lui, cependant, l’enjeu ne se limite pas au commerce. Il est convaincu que les échanges entre voisins peuvent également ouvrir la voie à la paix.
« On ne peut pas vivre tout seul. Si la frontière s’ouvre, plus il y aura de commerce, mieux ce sera pour nous, pour eux et pour les populations. Il faut entretenir des relations avec ses voisins, commercer avec eux. Et je pense que ces échanges apporteront aussi la paix », insiste Albert Galstyan.
La Turquie a fermé sa frontière avec l’Arménie dans les années 1990, en liant cette décision au conflit du Haut-Karabakh. Malgré l’offensive lancée par l’Azerbaïdjan contre le Karabakh en 2023, qui a entraîné le départ de la totalité de sa population arménienne, la frontière n’a pas été rouverte.
Aucune avancée significative n’a non plus été enregistrée depuis le paraphe de l’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan à la Maison-Blanche, en août 2025.
Depuis près de trois mois, aucune rencontre en face à face n’a eu lieu entre les négociateurs arméniens et turcs.
Du côté arménien, le négociateur Rouben Roubinian a pris la présidence de l’Assemblée nationale à l’issue des élections législatives. Toutefois, selon Erevan, les négociations n’ont pas été interrompues.
« Pour être franc, la question reste ouverte : avons-nous besoin ou non d’un nouveau négociateur pour les contacts avec la Turquie ? Car il se pourrait que l’ouverture de la frontière intervienne avant même que nous nous soyons mis d’accord sur la nomination de nouveaux négociateurs », a déclaré le ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan.
Malgré la fermeture des frontières, les échanges commerciaux entre l’Arménie et la Turquie restent actifs, tout comme les contacts entre les milieux d’affaires des deux pays.
Au début de l’été, des entrepreneurs arméniens et turcs se sont rencontrés à Kars, puis en septembre à Erevan. D’autres rencontres de ce type devraient également être organisées l’année prochaine, avec le financement de l’Union européenne.
Selon Vassilis Maragos, ambassadeur de l’Union européenne en Arménie, le renforcement de la paix dans la région et l’ouverture des frontières profiteraient également à l’UE, notamment grâce à la création d’itinéraires alternatifs.
« Nous souhaitons garantir des connexions interrégionales en associant différents partenaires, en créant de nouvelles routes et des possibilités d’investissement, afin que chacun puisse en tirer profit. Nous y gagnerons également, car nous disposerons d’itinéraires alternatifs reliant l’Europe à l’Asie centrale, à la Chine et à d’autres destinations », a expliqué Vassilis Maragos.
À Diyarbakir, ville majoritairement peuplée de Kurdes, le passage par l’Arménie est également considéré comme une porte d’entrée vers de nouveaux marchés.
Mehmet Kaya, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Diyarbakir (DTSO), estime que l’Arménie pourrait constituer une voie d’accès à l’Union économique eurasiatique. À l’inverse, Diyarbakir pourrait permettre aux entrepreneurs arméniens d’accéder aux marchés syrien et irakien.
« Pour les entrepreneurs kurdes, nous pouvons considérer l’Arménie comme une porte d’entrée vers l’espace eurasiatique. Le mouvement inverse est également possible : si les entrepreneurs arméniens investissent à Diyarbakir, cette ville pourrait devenir pour eux une porte d’accès à la Syrie et à l’Irak », souligne Mehmet Kaya.
Au début de l’année, les autorités turques avaient annoncé leur intention d’engager des échanges commerciaux directs avec l’Arménie, sans devoir effectuer les formalités douanières dans un pays tiers.
Mais les entrepreneurs turcs et kurdes réclament davantage.
« Si les États abattent les murs qui nous séparent, nous pourrons, en tant que deux sociétés, trouver des accords entre nous », affirme Mehmet Kaya.
C’est à Izmir, troisième ville de Turquie par sa population, qu’est implantée l’entreprise Hasgaranti, spécialisée dans la fabrication d’équipements professionnels destinés à la torréfaction et à la mouture du café. Depuis quinze ans, elle fournit des machines à des producteurs arméniens.
« L’une des plus grandes entreprises, que vous connaissez peut-être, est Venda. Lorsqu’elle a ouvert une unité de torréfaction à Saint-Pétersbourg, en Russie, elle m’a acheté une machine d’une capacité de 180 kilogrammes, capable de produire trois tonnes de café par jour. Aujourd’hui, les gens veulent entreprendre. La Turquie est juste à côté, c’est facile, et ils préfèrent les produits turcs », explique Müjdat Aydın, dirigeant de Hasgaranti.
Cette préférence se reflète également dans les échanges commerciaux entre les deux pays.
Au cours du premier semestre 2026, la Turquie a importé pour 4,5 millions de dollars de marchandises en provenance d’Arménie. Dans le sens inverse, les importations arméniennes depuis la Turquie ont dépassé 220 millions de dollars.
La balance commerciale bilatérale est ainsi favorable à Ankara à hauteur de 98 %.
Il reste difficile de prévoir ce qui changera après une éventuelle normalisation des relations entre les deux pays.
Une chose est toutefois évidente : les relations économiques ont depuis longtemps franchi cette frontière dont Erevan et Ankara continuent de négocier la réouverture.
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