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Amitié millénaire ne signifie pas intérêts communs à vie, par Noubar Seropyan

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©armenews.com

Thucydide l’écrivait déjà : les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. De Gaulle en fit un principe de gouvernement. Cette vérité, aussi ancienne que la politique elle-même, nous, descendants du peuple arménien établis en France, devons aujourd’hui avoir le courage de l’appliquer à notre propre situation, non par ingratitude, mais par lucidité.

Nous vivons depuis plusieurs générations dans un pays d’accueil et ami comme la France. C’est pourquoi nous sommes non seulement conscients, mais aussi reconnaissants de ce que représente la France pour nous : la possibilité d’être pleinement citoyens de la République tout en conservant nos spécificités, notre sensibilité arménienne et notre attachement à ce petit pays du Caucase du Sud qui demeure notre dernier héritage : l’Arménie.

Cette amitié n’est toutefois pas exempte de graves erreurs qui ont conduit les Arméniens sur les chemins de l’exil. Comment oublier que les Alliés, vainqueurs de la Première Guerre mondiale et titulaires de mandats sur les territoires de l’Empire ottoman, n’ont pas désarmé l’armée turque, facilitant ainsi la contre-offensive de Mustafa Kemal, le repli des forces françaises et un nouvel abandon des Arméniens, déjà affaiblis par le génocide, laissés sans défense face à leurs bourreaux ?

La France, comme tout État souverain et indépendant, a le droit de protéger ses intérêts, non seulement sur son territoire, mais également dans le monde entier. Ce même principe doit aussi s’appliquer à un pays comme l’Arménie, dont la situation géographique impose une géopolitique particulière, non seulement pour défendre ses intérêts, mais avant tout pour assurer son existence en tant qu’État indépendant dans un environnement extrêmement hostile, marqué par la pression constante de ses voisins turcs.

Or, nous constatons aujourd’hui que les intérêts fondamentaux de la France et de l’Arménie ne convergent pas toujours, malgré leur amitié ancienne et le renforcement récent de leur coopération militaire.

Le rôle de notre diaspora en France doit être de contribuer à éviter de nouvelles erreurs dans le positionnement de l’Europe et de la France, qui pourraient conduire une Arménie affaiblie vers une forme de servitude volontaire, étape supplémentaire après la perte de l’Artsakh, dans un contexte où les conséquences du génocide continuent de peser lourdement et où subsiste une menace existentielle majeure.

Car la non-reconnaissance du génocide par ses auteurs, l’absence de sanctions de la part des démocraties occidentales et, au contraire, les avantages accordés à travers certains accords conclus au nom d’intérêts économiques, encouragent la Turquie et l’Azerbaïdjan dans une rhétorique agressive et discriminatoire, en contradiction flagrante avec les efforts de paix qu’ils affichent publiquement.

Ce n’est pas en cultivant la haine anti-arménienne ni en diffusant une inversion accusatoire auprès de populations turques et azéries désinformées et manipulées par Aliyev et Erdogan que l’on prépare la paix. La diplomatie ambiguë et parfois dangereuse de ces deux États, ainsi que leur histoire, devraient inciter les Arméniens du monde entier à la plus grande vigilance, quelles que soient les orientations du pouvoir en Arménie. Notre rôle est de le rappeler inlassablement auprès de toutes les instances internationales.

Par ailleurs, à la suite des dernières élections en Arménie, nous observons, comme depuis plusieurs années, que l’actualité arménienne est rarement relayée ou présentée de manière pleinement objective dans l’espace médiatique français. En fermant souvent les yeux sur les nombreuses irrégularités attribuées au pouvoir actuel, présenté comme « pro-occidental », tandis que ses adversaires sont systématiquement qualifiés de « pro-russes », certains médias et responsables politiques prennent le risque de pousser l’Arménie à rompre l’équilibre qu’elle entretient avec la Russie et l’Iran. Même si cela correspond aux souhaits ou aux intérêts de certains responsables français et , européens, une telle rupture pourrait exposer l’Arménie, privée de tout contrepoids, à une domination turque et azérie dans tous les domaines, sous couvert d’un rapprochement avec l’Union européenne.

L’Arménie devrait au contraire être encouragée à préserver son indépendance politique, économique et stratégique, tout en se protégeant des ambitions de voisins qui, jusqu’à présent, ont souvent manifesté leur hostilité sans limite. C’est là le rôle que des hommes politiques journalistes et experts indépendants, en France comme en Europe, devraient pleinement assumer.

Aujourd’hui, force est de constater qu’aucune voix significative dans l’espace médiatique français ou européen n’alerte véritablement sur les dangers qui menacent directement l’existence même de l’Arménie. Mais nous devons aussi reconnaître notre part de responsabilité dans cette situation. Ni nous ni nos représentants ne parvenons à expliquer avec suffisamment de clarté et de constance ces dangers existentiels auprès des responsables politiques, des médias et de l’opinion publique française. C’est précisément ce défi que la diaspora arménienne de France doit désormais relever, avec plus de détermination et d’unité qu’elle ne l’a fait jusqu’ici.

Noubar Seropyan
24 juin 2026

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