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Folie tribale, par Gorune Aprikian

par

©armenews.com

TRT est la chaîne d’État turque qui émet en langue française. On peut la suivre en direct sur le câble ou à travers ses publications sur les réseaux sociaux. La chaîne est particulièrement engagée sur le conflit israélo-palestinien. Elle publie de nombreuses images, presque toujours à charge contre Israël, montrant les méfaits commis par l’armée israélienne ou par les colons contre la population civile palestinienne. Certaines séquences sont difficilement supportables. D’autres images frappent l’inconscient arménien : certains villages de tentes de Gaza ressemblent de manière saisissante aux camps de Ras al-Aïn où furent regroupés les déportés arméniens en 1915. TRT est très virulente contre Israël, mais ce positionnement contraste avec son silence total sur le mauvais traitement subi par la population de l’Artsakh par exemple. Cette comparaison TRT ne la fait jamais. Très engagée contre ce qu’elle qualifie de génocide à Gaza, la chaîne occulte totalement celui qui s’est déroulé sur son propre territoire ou en Azerbaïdjan. En cela, elle ne fait que suivre l’exemple de son gouvernement, qui a repris depuis peu l’exercice d’une politique négationniste répressive à l’encontre de toute évocation du génocide des Arméniens. Récemment, le site Kurdistan au féminin nous apprend que la cinéaste kurde Rojhilat Aksoy, dont l’association a projeté le film d’animation Aurora, a été inculpée en vertu de l’article 301 du Code pénal turc pour « insulte publique à la nation turque, à la République de Turquie et aux institutions et organes de l’État ». Je doute que TRT évoque cette affaire. La logique tribale passe avant les principes. Cette indignation sélective n’est pas nouvelle. Mais les réseaux sociaux l’amplifient comme jamais. L’époque semble folle. Et elle l’est. Passons en revue quelques exemples récents. Suite à l’attaque américano-israélienne de février contre l’Iran, le chancelier allemand Merz a déclaré, dans une formule assez embrouillée, que « classer ces événements selon le droit international aura relativement peu d’effet ». En gros, dans le cas de l’Iran, ce n’était pas la peine d’aller regarder du côté du droit international. Le droit international serait-il réservé aux Européens, aux Ukrainiens et aux Russes ? Là, oui, on a été prompt à se réclamer de la Cour pénale internationale. Mais quand il s’est agi de Netanyahou, tout le monde a vu l’immense gêne de nombreux pays européens qui ont soudain regardé leurs chaussures. Le Groenland aussi nous a offert une pantalonnade cosmique. Après les menaces de Trump d’annexer le Groenland par la force, le même Friedrich Merz a déclaré en janvier dernier qu’il fallait protéger le Groenland et le Danemark de… la Russie. Bienvenue dans un nouveau monde où les mots n’ont plus aucun sens. On ne dit plus guerre, mais « opération spéciale » quand on est russe, ou simplement « opération » quand on est américain et que l’on évoque l’attaque contre l’Iran. Ces gouvernements occidentaux, poreux aux milieux d’affaires, s’avèrent d’une extrême légèreté sur le fond politique et sur les valeurs. Leur mimétisme américain les rend encore plus fragiles lorsque le grand frère perd les pédales et dit tout et n’importe quoi. Il était triste de voir notre ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, accuser la rapporteuse de l’ONU Francesca Albanese d’avoir qualifié Israël d’« ennemi de l’humanité » et demander sa démission. La citation provenait en réalité d’une vidéo tronquée. L’erreur est humaine, il aurait pu faire marche arrière une fois la vérité établie. Mais non : il s’est enfermé dans une position intenable, jusqu’à ce que les protestations d’anciens diplomates et de juristes dénonçant une désinformation obligent la France à atténuer sa position. Faisons maintenant un rapide saut de l’autre côté de l’Atlantique, où l’on prétend mettre fin au régime théocratique des mollahs pour y rétablir la démocratie. On assiste alors à ces images ubuesques : dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, Donald Trump est assis derrière le Resolute Desk. Autour de lui, une vingtaine de responsables politiques et conseillers l’entourent en cercle. Plusieurs posent la main sur ses épaules ou tendent les bras vers lui comme lors d’une prière collective. Ils ont choisi comme intercesseur avec Dieu, un homme trempé jusqu’au cou dans l’affaire Epstein. Sans mentionner, la présence sur la photo de Paula White, une télévangéliste complètement perchée. Les Israéliens ne sont pas en reste. On ne compte plus les déclarations de Netanyahou, Ben Gvir ou Smotrich comparant leurs ennemis aux Amalécites, ce peuple de l’Ancien Testament que Dieu demande aux Hébreux d’exterminer jusqu’au dernier enfant. D’où vient cette folie planétaire ? À mon avis, Trump n’en est que le catalyseur, et non l’origine. Est-ce la cause de la chute de l’Occident ou sa conséquence ? Nous assistons au remplacement des valeurs du droit international par un système de solidarités tribales. Nous vivions dans un monde dominé par les États-Unis, mais nous continuions à penser comme au temps de la guerre froide, avec deux camps. Peu à peu, cet ordre s’est brisé : de nouvelles puissances sont apparues et le monde est devenu multipolaire. Nous avons alors vu sa véritable nature : un espace chaotique où tout le monde s’affronte. Dans ce désordre, le fascisme a trouvé un terrain favorable où se glisser. Nos responsables politiques ont-ils le bagage moral suffisant pour y faire face ? Peut-être pas. D’où leurs atermoiements entre logique du droit international et logique tribale. D’où la folie douce qui se répand partout. D’où aussi le fait qu’un pays comme la Turquie parvienne à s’imaginer comme un champion de la lutte contre le Génocide

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