Les manipulateurs et les falsificateurs de l’histoire, non contents de justifier la destruction d’églises en Artsakh prétendent que l’Arménie a gagné en indépendance, que la France n’osait avancer en Arménie jusqu’en 2018, qu’elle n’avait avec l’Arménie qu’un rapport humanitaire avec une république bananière jusque-là. On nous explique que la Russie est un plus grand danger que la Turquie et l’Azerbaïdjan. Et des tonnes de personnes irrationnelles applaudissent à cela en totale euphorie, en alignant des mots qui ne veulent pas dire grand-chose et qui les dépassent.
J’ai observé les différents gouvernements successifs arméniens accueillir avec grand faste les différents présidents français et les cérémonies d’amitié. Certes, la collaboration stratégique entre l’Arménie et la France atteint un niveau inégalé aujourd’hui mais soyons franc, elle se fera au prix de l’assimilation et de l’exploitation de l’Arménie dans les affrontements géopolitiques qui sont un danger pour elle. C’est aussi au prix de l’abandon définitif de l’Artsakh sous pression occidentale que Pashinyan a cédé aux sirènes de l’Occident, c’est un fait, non sans trahison de la Russie vis-à-vis de ses engagements préalables, c’est un fait aussi.
Rester un Arménien digne et rationnel reste aujourd’hui difficile et je prie mes amis de faire les bons choix, comme je le prie pour moi-même, sans céder aux émotions et au «bon genre», choisir le moins pire pour l’Arménie, cela signifiant dire non à la voie du reniement identitaire et la transformation de l’arménien en un simple être devenu un citoyen et consommateur, animé par le profit et tenté par de faux prophètes et faux rebelles.
Je vis dans une région où l’horizon est l’Artsakh et où tout voyage ou tout visiteur recevait notre fierté devant cet horizon arménien à perte de vue. Nous n’avions alors pas d’ONG humanitaires, je ne percevais aucune pitié envers mon peuple. Certes, sa condition sociale a été violée pendant des décennies, mais son intégrité identitaire était réelle. Est-ce que de l’asphalte, des écoles, des assurances santé et des bunkers serviront à acheter le peuple arménien, au prix de sa division, de son aliénation, de sa mémoire et de la justice pour nos aïeux, l’avenir le dira.
De ma rémigration, il y a maintenant huit ans, j’ai en tout cas appris, en dehors du pathos, la situation minoritaire du nationalisme et du patriotisme arménien sur ses terres, une aliénation linguistique, culturelle et spirituelle au-delà de ce que j’imaginais. Doit-on aussi constater que la plupart des principaux pôles d’enseignement qui forment une élite réellement nationale et réellement dévouée sont toujours en dehors des frontières de l’Arménie.
Quid de ces hommes, souvent d’église, n’ayant jamais mis le pied en Arménie, mais ayant plus fait que ceux qui y vivent pour le rétablissement national, culturel et spirituel arménien. Oui, l’euphorie de la ma rémigration est tombée, les pertes et l’issue des combats de 2020 a été le plus gros choc, je suis tenté parfois de tout laisser, mais je me l’interdis malgré que je suis peu compris de mes semblables là où je vis, dans le Syunik.
Il y a des raisons grandes qui m’animent et le fatalisme serait une trahison au Seigneur, à moi-même et mes aïeux, ceux qui se sont battus jusqu’à la dernière cartouche face aux turcs kémalistes, abandonnés par la France en Cilicie et cela malgré la défaite inévitable. Aujourd’hui, nos moyens et possibilités sont plus grandes pour tout reconstruire, mais l’idée, elle, n’est pas là, elle ne pourra se faire qu’avec un pouvoir nationaliste et pragmatique.
Nous sommes un petit état, sans profondeur stratégique, soit nous défendons ce que nous sommes soit nous serons écrasés : Militairement, Économiquement, Politiquement, Démographiquement.
Aram Kayayan
