Les Arméniens ont commencé à voter dimanche pour des élections législatives à valeur de test sur le soutien de la population à la réorientation géopolitique initiée par le Premier ministre Nikol Pachinian, qui s’est tourné vers les Occidentaux au grand dam de la Russie.
L’Arménie et la Russie, liées par deux siècles d’histoire au sein de l’empire russe puis de l’Union soviétique, sont officiellement toujours alliées. Mais depuis la révolution de couleur prooccidentale de 2018, qui s’est traduite par l’incarcération d’un certain nombre de personnalités pro-russes et de prises de position hostiles à Moscou par les nouvelles autorités arméniennes, le torchon brule entre les deux pays.
La reprise par la force par l’Azerbaïdjan de l’enclave du Karabakh, que n’a pas empêchée la Russie, a creusé le fossé, Erevan multipliant les reproches envers Moscou et accentuant le tournant des autorités arméniennes vers l’Union européenne et les Etats-Unis.
Fin mai, le président américain Donald Trump a apporté son soutien « complet et total » à Nikol Pachinian. La Russie a, elle, ouvertement mis en garde l’Arménie, rappelant que le rapprochement de l’Ukraine avec l’Union européenne avait été à l’origine des problèmes de ce pays, confronté à l’armée russe depuis février 2022.
Au-delà de la relation avec Moscou, le scrutin de dimanche intervient après des années de profonds bouleversements en Arménie depuis l’arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian à l’issue de manifestations en 2018.
Ce petit pays à majorité chrétienne du Caucase, en butte à l’hostilité historique d’une Turquie négationnniste du génocide des Arméniens en 1915, est encore sous le choc de sa défaite militaire contre l’ennemi turcophone azerbaïdjanais en 2020 et de le nettoyage ethnique du Karabakh en 2023, qui a provoqué l’exode de plus de 100 000 Arméniens de ce territoire montagneux disputé depuis des décennies. Tandis que 19 dirigeants du Haut-Karabakh ont été condamnés à de très lourdes peines, dans une parodie de justice, par Bakou.
Nikol Pachinian, ancien journaliste âgé de 51 ans, a présenté ce scrutin comme un choix entre une paix durable, quoique controversée, avec Bakou, et un retour à la guerre – une alternative contestée par l’opposition.
– Rancoeur réciproque –
M. Pachinian avait reproché à Moscou de ne pas avoir apporté son aide à l’Arménie lors de la guerre de 2020. La Russie avait déployé des forces de maintien de la paix au Karabakh, mais n’était pas intervenue directement.
M. Pachinian a gelé la participation arménienne à une alliance régionale chapeautée par Moscou et a cherché à renforcer les liens avec Bruxelles et Washington, allant même jusqu’à évoquer une potentielle adhésion de son pays à l’UE, malgré ses bonnes relation avec l’Azerbaïdjan et sa non reconnaissance de la République du Haut-Karabakh.
Une éventualité considérée par la Russie comme une ingérence occidentale dans son pré carré.
« Tout ce qui se passe actuellement en Ukraine (…) Comment tout cela a-t-il commencé? Par la tentative de l’Ukraine de rejoindre l’UE », a averti le président russe Vladimir Poutine en mai, dansdes propos qui sonnent comme une menace. L’Ukraine, en 2014, s’apprêtait en réalité à signer un simple accord d’association avec l’Union européenne.
La Russie est le principal partenaire commercial de l’Arménie et un marché clef pour ses exportations agricoles et textiles. De nombreux Arméniens vivent et travaillent en Russie et Erevan est dépendant de Moscou pour ses fournitures d’armements et d’énergie.
Première mesure de représailles: la Russie a interdit l’importation d’une série de produits agricoles arméniens, suscitant l’inquiétude d’Erevan.
Le Kremlin a aussi été accusé de chercher à influencer le scrutin, tandis qu’en organisant un sommet avec l’Arménie, à un mois du les législatives, Bruxelles a apporté un soutien de poids à Pachinian.
– Soutien européen –
Nikol Pachinian affirme cependant ne pas souhaiter rompre avec Moscou. « Nous n’avons jamais eu, n’avons pas et n’aurons jamais l’intention de nuire aux intérêts de la Russie », a-t-il plaidé.
Pour autant, la campagne électorale a pris des airs de combat pour l’avenir géopolitique de l’Arménie.
M. Pachinian est allé jusqu’à assurer qu’une « guerre catastrophique » avec l’Azerbaïdjan pourrait avoir lieu si son parti perdait la majorité.
Son principal concurrent, l’homme d’affaires russo-arménien Samvel Karapetyan, a mis en garde contre toute « ruée imprudente » vers l’Occident. « La Russie est et restera notre partenaire stratégique et notre principal partenaire économique », a-t-il déclaré.
Les Européens, de leur côté, ne cachent guère leur souhait de voir Nikol Pachinian l’emporter, et sont venus soutenir le partenariat UE-Arménie lors d’un sommet à Erevan début mai, investissements à l’appui dans cette zone essentielle pour l’acheminement des hydrocarbures.
Le parti Contrat civil du Premier ministre est donné en tête dans les sondages, mais le système politique est très fragmenté. Au total, 19 partis et blocs sont en lice pour les 101 sièges du Parlement.
Le bilan démocratique de Nikol Pachinian est également en jeu.
Huit ans après son arrivée au pouvoir sur la promesse de démanteler le système oligarchique post-soviétique arménien, il fait face à des critiques croissantes.
L’Arménie dérive « du populisme vers des méthodes de gouvernance autoritaires », affirme l’analyste indépendant Gevorg Poghosyan.
Pour autant, pour de nombreux Arméniens, l’opposition reste associée à l’influence russe et aux oligarques.
Armen Pogossyan, 77 ans, président d’une association de consommateurs, a dit à la veille du scrutin qu’il réfléchissait encore pour qui voter, tout en assurant que ce ne serait pas pour le Premier ministre.
« La première tâche, c’est qu’il ne soit plus là », a-t-il déclaré, reprochant à M. Pachinian la perte du Karabakh et son attitude envers les réfugiés.
Garik Petrossyan, un spécialiste en informatique de 31 ans, comptait lui voter pour le gouvernement sortant, pour « l’indépendance de l’Arménie. »
« J’ai voté pour la paix. Seul (Nikol) Pachinian peut apporter la paix », a déclaré à l’AFP Hakob Hakobyn, un artisan de 63 ans.
Katachtour Movsisyan, ingénieur mécanique de 59 ans, dit qu’il a voté pour un parti d’opposition, pour « le changement: en politique étrangère, intérieure, et dans les négociations avec l’Azerbaïdjan ».
Avec AFP
Photo : Max Sivaslian
