Le dirigeant de la Compagnie publique des chemins de fer de Russie (RZhD), Oleg Belozerov, était en droit de se féliciter de la teneur des discussions qu’il avait eues à Erevan le mercredi 14 octobre avec le premier ministre arménien Nikol Pachinian, qu’il avait qualifiées de « très fructueuses ». A l’issue de la rencontre, le haut responsable avait mis l’accent, non sans satisfaction, sur le fait que la discussion n’avait pas porté sur la rupture du contrat liant pour 30 ans sa compagnie à l’Arménie pour la gestion de son réseau ferroviaire, que Pachinian évoquait avec insistance depuis quelques mois, accroissant les tensions déjà vives entre Moscou et Erevan. Le lendemain, Pachinian confirmait sans ambiguïté le changement de sa position sur la question qu’avait salué son interlocuteur russe après la rencontre, en annonçant qu’il ne demandait plus que soit mis un terme au contrat avec RZhD, qui avait été signé avec ses prédécesseurs à la tête de l’Arménie et désormais ses principaux adversaires politiques, en 2008.
“Dans mes propos liminaires [lors de la rencontre avec Belozerov], j’ai déclaré que nous n’avions pas de problème pour ce qui concerne la concession russe [sur le réseau arménien]”, a indiqué Pachinian devant les journalistes en ajoutant : “Nous nous préoccupons plutôt de la compétitivité de notre réseau ferroviaire. Nos analyses consacrées à un tel objectif montrent qu’une approche rationnelle consisterait à modifier le cadre de gestion de la concession – plus précisément en le déléguant à des pays tiers”. Le 19 septembre encore, Pachinian déclarait vouloir placer un pays tiers à la tête des chemins de fer arméniens, en remplacement de la Russie. Mais il semble désormais porté au compromis et prêt à se ranger aux arguments, assortis de menaces, de la compagnie russe, qui avait exclu l’éventualité d’être chassée du pays.
Changeant radicalement de point de vue, Pachinian a laissé toute latitude à la compagnie russe pour poursuivre ses activités en Arménie et y détenir le monopole sur un réseau ferré appelé à se développer, alors que la normalisation en cours avec les voisins azerbaïdjanais et turc désigne l’Arménie comme un futur pays de transit, après plus de trois décennies de blocus imposé par ses deux voisins et ennemis héréditaires. Le premier ministre arménien a ainsi poursuivi : “Toutefois, si nos partenaires russes assurent savoir comment régler cette question, ils peuvent proposer des solutions”. “A la suite de la discussion d’hier, j’ai dit : ‘Très bien, formons donc un groupe de travail qui permettra, dans un délai de trois mois, d’apporter des réponses sur la manière dont les chemins de fer arméniens peuvent devenir compétitifs’”.
Pachinian avait engagé ce nouveau bras de fer avec la Russie en février dernier, quand il avait déclaré que les chemins de fer arméniens devaient être administrés par une autre compagnie, non-russe, leur actuel statut ayant selon lui un caractère dissuasif pour la Turquie et l’Azerbaïdjan, qui ne voudraient pas utiliser de plus vastes pans du territoire arménien à des fins de transit. Tout en réfutant un tel argument, Moscou avait adressé depuis à chaque fois une fin de non recevoir aux demandes répétés en ce sens de Pachinian. Le ministère russe des affaires étrangères avait affirmé en août qu’elles s’inscrivaient dans le cadre des efforts de l’Occident visant à évincer la Russie du Sud Caucase.
“Nous attendons maintenant de la Russie, qu’avec notre consentement, elle vende les droits de la concession à une tierce partie”, martelait encore Pachinianle 19 septembre.
Les relations russo-arméniennes n’ont cessé de se détériorer au cours des derniers mois, alors que Moscou accentuait sa pression sur Erevan pour l’amener à choisir dans les plus brefs délais entre ses aspirations à devenir membre de l’Union européenne et son maintien dans l’Union économique eurasiatique, un bloc commercial dirigé par la Russie. Le sujet devrait être au coeur de discussions prévues prochainement qui s’annoncent tendues entre Pachinian et le président russe Vladimir Poutine, qui avait déjà adressé une sorte de mise en demeure au dirigeant arménien lorsqu’il l’avait reçu au Kremlin le 1er avril dernier.
Irrité par les sommets européens qu’avait accueillis avec faste Pachinian à Erevan début mai, Moscou a déjà imposé des sanctions commerciales à l’Arménie, dont elle a frappé d’embargo nombre de produits agricoles dont le marché russe était le principal débouché. Sans effet sur les législatives du 8 juin, qui reconduisent au pouvoir Pachinian avec le soutien déclaré des Européens, sinon sur les exportateurs arméniens, frappés de plein fouet par des mesures russes que l’Europe s’emploie à contrer en leur entrouvrant son marché, ces sanctions russes pourraient être durcies, si l’Arménie persiste dans son pas de deux avec l’UE et l’UEE tout en poursuivant sa réorientation stratégique vers l’Occident. Moscou a ainsi agité à plus d’une reprise la menace d’un hausse sensible du prix du gaz naturel qu’elle livre à l’Arménie, en l’alignant sur les cours mondiaux, mettant ainsi fin aux tarifs préférentiels dont elle bénéficie depuis des années.
Face au courroux de la Russie, dont elle a d’autant plus à redouter que le nouveau partenaire de l’Arménie, le président américain Donlad Trump, n’a pas renoncé à ménager le Kremlin, Pachinian a fait quelques gestes d’apaisement à l’adresse de la Russie. C’est à ce titre que, selon certains observateurs, il aurait fait part le 1er octobre de sa disposition à accepter une proposition russe portant sur la construction d’une nouvelle centrale nucléaire en Arménie, au risque de froisser les Américains, dont le vice-président J.D.Vance s’était félicité à l’issue de sa visite à Erevan début février, de l’accord qui aurait été conclu avec les Arméniens concernant l’attribution de ce chantier aux Etats-unis. Pachinian a fait savoir que Erevan n’était plus intéressé par le type de technologie nucléaire qu’avaient proposé les Etats-unis. Le virage opéré par Pachinian sur la question des chemins de fer doit sans doute être mis sur le compte de cette stratégie d’apaisement avec la Russie.
Le premier ministre arménien en a profité pour proclamer jeudi que les relations russo-arméniennes ont été et resteront « bonnes”.
“Même s’il existe des désaccords sur les plans diplomatique ou autre, cela ne signifie pas que nous devons cesser de nous parler ou en faire grief”, a indiqué le dirigeant arménien.
Le 3 octobre encore pourtant, le vice-président du Conseil de sécurité de Russie, Dmitry Medvedev, critiquait en termes vifs la politique pro-occidentale de Pachinian et mettait une nouvelle fois en garde l’Arménie contre sa “transformation en une nouvelle Ukraine”. Une Ukraine avec laquelle l’Arménie entend développer ses relations, comme le montre la rencontre le 13 octobre, en marge du forum de Varsovie sur la sécurité, des ministres des affaires étrangères, arménien, Ararat Mirzoyan et ukrainien, Andriy Sybiha. A cette occasion, le chef de la diplomatie ukrainienne a invité son homologue arménien à se rendre en visite officielle à Kiev.
