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Opinion de Denis Donikian : Vers une diaspora sans écrivain

Entendons-nous bien et distinguons : en diaspora arménienne, il y a des livres et il y a des écrivains. Les uns nombreux, les autres rares. Si rares qu’on les compterait sur les restes d’une main amputée d’un doigt ou deux. Mais nos livres sont comme nos cancers, ils prolifèrent tant et tant qu’on ne sait plus où donner de la tête. Cette tête arménienne gangrenée de mémoires, éclatées et éclatantes, tellement elle se nourrit de ces livres qui ne parlent que d’elles. Compris comme l’opium des Arméniens, le génocide leur aura infligé la double peine de procéder non seulement à une éradication physique, mais aussi à une amputation mentale. Le génocide ayant pour fonction cachée de produire du mémoriel et par là-même de geler les esprits sur toute construction d’avenir. En somme, de les stériliser en les détournant de leur imagination créatrice. De fait, la plupart du temps, l’intime réalité d’un survivant du génocide est une réalité du passif propre à l’aveugler sur les impératifs du réel. Je dis la plupart du temps, car subsistent heureusement parmi nous des acteurs communautaires qui loin de jouer aux pleureuses, œuvrent en faveur de la vie. Je connais tel historien du génocide et non des moindres, qui aura su échapper à l’enfermement de la mémoire et de la mort en devenant un membre actif et discret du Fonds arménien de France. D’ailleurs, si le Fonds, au service d’une Arménie en marche, pouvait servir d’exemple aux institutions de la diaspora, celles-ci opéreraient une authentique révolution plutôt que de proclamer leur passéisme comme révolutionnaire.

Retenons que l’écrivain reconstruit le monde avec son imaginaire pour révéler le vivant. Chez le faiseur arménien de livres, grande est la tentation mémorialiste, niellée d’un nostalgisme facile et désuet. C’est de l’histoire à la sauce romanesque telle qu’on la trouve dans les témoignages familiaux. Et c’est avec ce genre de foin qu’on gave le lecteur arménien lambda et auquel il semble condamné selon le degré de ses meurtrissures mémorielles. L’Arménie d’hier étant un thème qui se vend bien et qui fait le fonds de commerce des éditeurs. Le propos n’est pas ici de rejeter ces livres qui ressassent les rengaines de la perte, sachant qu’ils revêtent une certaine utilité culturelle. Mais de préciser que de tels livres ne sont pas des livres d’écrivains.

C’est que l’écrivain arménien, si tant est qu’il respecte sa vocation, n’a pas d’autre souci que de rendre compte de l’homme tel qu’il se vit, se veut ou se voit, se trompe ou se trahit. En l’occurrence, de dire, autant que possible, cette vie intime et infinie, terrestre autant que céleste, que porte un Arménien ici et maintenant. En d’autres termes, de mettre à jour les déchirements, les espoirs, les hypocrisies, les déviances qui hantent les membres de sa communauté d’origine. De jouer en quelque sorte un rôle de révélateur, comme le fit inlassablement Ara Baliozian (1936-2019) toute sa vie. C’est qu’il serait fâcheux, à l’instar des Turcs avec leur turcité, que les Arméniens poussent leur arménité jusqu’à perdre toute humanité. Et il revenait à un écrivain comme Ara Baliozian de chercher à nous le faire comprendre à travers ses derniers aphorismes, aussi pertinents qu’ils étaient impertinents.

Mais révéler fait mal. L’écrivain arménien qui ose entrer dans la complexité des contradictions arméniennes s’expose forcément à toutes les réprobations. Ce même Ara Baliozianen en savait quelque chose qui écrivait : « En règle générale, je suis insulté par des lecteurs endoctrinés, exposés à d’innombrables prêches et discours, sans avoir lu le moindre écrivain. Ce qui les dérange, c’est le fait que je me refuse à recycler une propagande chauviniste. » Alors que l’écrivain consensuel et passéiste, qui refuse de s’engager dans la mêlée des hypocrites, des médaillés et des médailleurs, qui s’abstient de donner sa voix à ceux qui sont privés de la leur, préserve sa tour d’ivoire, de peur d’avoir à confronter son écriture avec le réel.

C’est que écrire, c’est observer. Et observer oblige à relever les anomalies d’une communauté blessée, niée, humiliée, trompée par les autres autant que par les siens, et incapable de sortir de ses traumatismes pour se renouveler. Dès lors, l’écriture devient un risque car elle oblige l’écrivain à être un homme vrai, un homme de révolte, un homme du non, un homme qui revendique son humanité quand elle est réduite à une identité.

Contre lui s’élèveront les intellectuels de la parlotte, les éditeurs de haut vol, les mythomaniaques, éleveurs de mites et thuriféraires des fausses victoires, revanchards invétérés et amoureux du ressassement, tous dans le fond désireux de mettre à mort celui qui les dénonce comme des empêcheurs de vie, de renouvellement et de reconstruction. De sorte que, aux yeux de ces Arméniens qui réduisent la culture à leur culture nationale, les auteurs du remâchement mémoriel qui produisent du livre comme on fait du basterma ont toujours la cote. Quand l’écrivain arménien est condamné à écrire jusqu’à ce que le silence créé autour de sa personne par les institutions culturelles conduise à rien moins qu’à une mise à mort lente et irrémédiable. On le connaît de nom, mais on ignore ses livres. D’ailleurs ce même Ara Baliozian n’avait-il pas déclaré qu’écrire pour les Arméniens équivalait à un suicide littéraire.

Or, le constat est évident : tous les acteurs culturels de la diaspora auront tout fait pour décourager l’émergence de nouveaux écrivains. (J’excepte ici tel journal, ou telle personne, qui ont au contraire fait tout ce qu’ils pouvaient pour préserver le rôle de l’écrivain dans une communauté en perdition). Dire de l’écrivain qu’il est devenu rare au sein de la diaspora est un euphémisme fait pour cacher sa disparition dès lors qu’aucune relève n’est en vue. Et si, par impossible, venait à émerger un jeune écrivain amoureux de sa communauté et tout entier consacré à sa défense comme à son illustration, il trouverait vite à se désespérer devant les difficultés à être publié, lu ou relayé par nos institutions scolaires, culturelles ou médiatiques.

Car il faut comprendre que la perte d’un écrivain pour une nation amputée par l’histoire comme l’est la nation arménienne, torturée de mille tragédies, tendue désespérément vers la survivance, équivaut à une amputation de la conscience qu’elle a d’elle-même. Et cette amputation augure mal de l’avenir. Car cette amputation vaut dilution, oubli et disparition Que saurait-on du goulag aujourd’hui sans Soljenitsyne ou Chalamov ? Que saurait-on sur nous-mêmes sans les observations et les analyses d’Ara Baliozian, « moraliste iconoclaste qui ne s’en laiss[a] pas conter et qui attaqu[a] frontalement les non-dits, les tabous et les préjugés de sa culture d’appartenances » (Voir Pertinentes impertinences, Actual art, Erevan, 2008).

À la fin de sa vie, Ara Baliozian partageait son temps entre l’écriture et la musique. Le matin, il envoyait par internet à ses abonnés les aphorismes qu’il venait de composer. Après quoi, il lui arrivait de se mettre à l’orgue pour jouer du Bach. Il avouait y prendre beaucoup de plaisir. Ce passage de l’identité à une sorte de transcendance n’est pas qu’anecdotique. Elle montre qu’Ara Baliozian avait su, malgré les batailles, les déceptions, les désastres intimes garder intacte une certaine conscience de son humanité. C’était là sa juste gloire, celle qui ne venait pas de ses compatriotes mais qu’il avait conquise par amour de la vérité.

Sa mort annonce-t-elle une autre mort, une mort plus grande qui nous concerne tous. ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que l’écrivain arménien qu’on attend encore ne viendra pas. Depuis mon tout premier livre, poème consacré au génocide autant qu’à la terre d’Arménie, d’autres ont suivi dans la même veine, jusqu’au jour où les textes identitaires ont cédé la place à quelque chose de plus essentiel et de plus universel. Mes livres d’aphorismes où l’homme seul est au centre plutôt que l’Arménien. C’est dire…

Amen !

Denis Donikian

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